« Considérons comment il nous faut être en présence de la Divinité et de ses Anges, et quand nous nous tenons debout pour psalmodier, faisons en sorte que notre esprit concorde avec notre voix. »

Translatio

14 février 2017

SEPTUAGÉSIME 2)


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La création et la chute

Sans imposer aucune pénitence particulière, l’Église, en Occident, commence d’ores et déjà, de manière spirituelle, cette démarche de conversion qui se poursuivra tout au long du carême. C’est là le rôle concret, pratique, du Temps liturgique de la Septuagésime : une préparation au carême. Le carême est un temps de pénitence, un temps de privations. Or il n’est jamais facile de se priver, surtout à notre époque de culte de la jouissance. Il faut s’y préparer en se rappelant les grands événements qui ont placé l’humanité dans son état actuel de décadence.

On lit aux Vigiles nocturnes le récit biblique de la création et du péché originel. Tous les répons des matines, jusqu’au premier dimanche de carême, chantent la création et la chute, avec les accents émouvants des formules de la Genèse.

Voici le premier répons des matines de la Septuagésime :

« Au Principe, Dieu créa le ciel et la terre, et y fit l’homme, à son image et à sa ressemblance.
Il forma donc l’homme du limon de la terre et souffla sur sa face un souffle de vie. »

Ce répons conclut la première lecture, le début du Livre de la Genèse, le tout premier livre de la Bible.
À la Septuagésime on recommence tout… La liturgie nous renvoie au Principe, au « commencement », à la création du temps et de l’espace, à la création de l’homme, et à la chute.

Voici deux autres répons tirés de la Genèse :

« Le Seigneur Dieu prit l'homme, et le mit dans le paradis de volupté, afin qu'il le cultivât et le gardât. Car le Seigneur Dieu avait planté à l’origine un paradis de volupté, dans lequel il mit l'homme qu'il avait formé, afin qu'il le cultivât et le gardât... »

« Le Seigneur se promenant dans le paradis à la brise du soir, appela et dit : Adam, où es-tu ?
Seigneur, j’ai entendu votre voix, et je me suis caché. J’ai entendu votre voix dans le paradis, et j’ai eu peur »...


C’est effectivement par là qu’il faut commencer pour comprendre ce qui va se passer à Pâques. Le carême nous prépare au Sacrifice rédempteur de la Croix, et la Septuagésime nous prépare au carême, en nous rappelant les origines du “drame divin”. La liturgie du Temps retrace ainsi l’histoire de l’humanité déchue, suivant jour après jour les tribulations de la race humaine, en passant par la première mort et résurrection : Noé et le Déluge (Sexagésime), et la promesse faite à Abraham (Quinquagésime).



Noé, c’est, après la chute, la première alliance de Dieu avec les hommes comme avec une nouvelle humanité ; et l’arc-en-ciel en témoigne. Abraham, c’est la deuxième alliance, celle que Dieu passe avec le patriarche et toutes les nations qui en seront issues, avec sa mystérieuse descendance qui est le Christ, apportant dans son sang, à Pâques, la “nouvelle et éternelle alliance”, celle qui accomplit et dépasse définitivement les précédentes.

Nous sommes ainsi invités à nous éveiller de notre insouciance et à considérer notre état de pécheurs, ainsi que l’urgence de la conversion et de la pénitence.


L’exil et le retour

Mais le terme de ‘septuagésime’ (soixante-dixième en latin), choisi par analogie avec ‘quadragésime’ (quarantième) bien qu’il n’y ait que soixante-trois jours jusqu’à Pâques, rappelle l’exil des hébreux à Babylone, exil qui dura soixante-dix ans. Les chaldéens avaient pris Jérusalem et emmené en exil l’ensemble de la population.
Nous sommes en ce monde comme sur une terre d’exil. En la personne de nos premiers parents, nous avons été chassés du Paradis et exclus de la vie éternelle. L’état même de notre nature, la condition même de notre vie humaine, ont été délabrés. Nous sommes des exilés, non seulement par le lieu où nous vivons, mais aussi par l’état défaillant de notre corps et de notre âme. Notre esprit garde toujours une certaine disposition à la rébellion contre Dieu. Du coup il ne peut plus dominer efficacement les facultés inférieures de l’âme, et nous sommes souvent victimes de nos passions et de nos sentiments, que nous ne parvenons pas à contrôler. L’âme, à son tour, ne domine plus suffisamment le corps, qui devient victime des maladies, et enfin, de la mort.

Nous devons aussi considérer que, exilés en ce monde, nous n’y avons pas de demeure permanente, mais nous sommes en marche vers notre patrie véritable qui est le Ciel. Nous sommes donc étrangers aux jouissances de ce monde ; comme le dit le Psaume 136 :
« Sur les fleuves de Babylone, nous étions assis, pleurant au souvenir de Sion.
Aux saules d’alentour nous avions suspendu nos harpes.
Et là ils nous demandèrent, nos vainqueurs, des cantiques, nos ravisseurs :
“Chantez-nous une hymne [tirée] des cantiques de Sion !”
Comment chanterions-nous un cantique du Seigneur sur une terre étrangère ?
Si je t’oublie, Jérusalem, que ma droite se dessèche ! »

Les lectures de la liturgie de ces dimanches (épître et évangile des messes) nous invitent donc à nous occuper sérieusement de notre salut, auquel « nous devons travailler avec crainte et tremblement » (Phil. 2,2). Le grand danger, en effet, est l’insouciance à l’égard du but de notre vie. C’est pourquoi les Pères recommandent de maintenir constamment en notre esprit le souvenir de la mort.

Ainsi s’exprime notre bienheureux Père Saint Benoît dans sa Règle :
« Craindre le jour du jugement,
redouter la géhenne,
désirer la vie éternelle de toute sa convoitise spirituelle,
avoir chaque jour la mort présente devant ses yeux.
Surveiller à toute heure les actions de sa vie,
en tout lieu tenir pour certain que Dieu nous regarde. »



Un grand danger pour la vie chrétienne est d’oublier cette situation d’exilés, et d’adopter comme un esprit d’installation, de chercher un pieux et confortable établissement en ce monde, dans notre maison, notre profession, notre milieu de vie, notre entourage, une place honorable dans le monde civil ou ecclésiastique... Autrement dit on s’installe dans un ‘milieu’ sûr et sécurisant, et l’on redoute de se voir dérangé. On voudrait être bien assis, en toute tranquillité, dans une Cité et une Église sans histoires. Nos espoirs, alors, ne semblent pas pouvoir dépasser la vie présente : tout est conçu et pensé en fonction des seules variétés actuelles, terrestres et pourtant provisoires… Bien immobiles dans nos conceptions et routines de toutes sortes, nous sommes alors déconcertés si la fidélité à l’Évangile exige tout-à-coup de se séparer des habitudes reçues...
Il arrive que des événements providentiels viennent perturber le bien-être de notre édifice imaginaire et de nos projets. Nous risquons néanmoins de nous trouver désemparés parce que nous oublions notre état d’exilés. C’est pourquoi l’Église nous adresse une forte monition et nous rappelle à la réalité. Il faut savoir en remercier la Bonté de Dieu, car il y a là une grâce de choix, qui nous montre que le Christ prend bien au sérieux ceux qui sont à Lui. C’est l’occasion de raviver notre espérance en une vie au-delà de la mort, une vie incomparablement supérieure à celle que nous connaissons maintenant, mais que nous devons mériter par notre fidélité.

Saint Paul compare le chrétien au coureur du stade. Toute comparaison a un défaut. Les coureurs du stade tournent en rond. Au contraire, la course du chrétien a un but. Il va droit devant lui, il monte vers le ciel, vers sa patrie. Il sait cueillir au passage les beautés que Dieu a prodiguées en ce monde, mais il sait qu’elles ne sont là que pour lui rappeler le souvenir de son but, comme des avant-goût de vie éternelle.


Le stade de Corinthe



12 février 2017

SEPTUAGÉSIME 1)


Trois semaines avant le Carême, au dimanche que l’on appelle ‘de la Septuagésime’, la Liturgie se revêt déjà de la couleur sombre de la pénitence : le violet. Les chants de l’Alléluia et du Gloria sont suspendus. Selon les variations de la date de Pâques, ce dimanche de la Septuagésime peut se situer entre le 18 janvier et le 22 février. Dans l’ignorance où l’on est aujourd’hui de la Tradition liturgique, cet ‘avant-carême’ qu’est le temps de la Septuagésime risque de passer inaperçu, ou bien même paraître une complication inutile.

Dom Guéranger écrivait déjà à ce propos :
« L’insouciance pour les formes liturgiques, qui est l’indice le plus sensible de l’affaiblissement de la foi dans une chrétienté, et qui règne si universellement autour de nous, est cause que beaucoup de chrétiens […] voient chaque année, sans en être émus, cette suspension de l’Alléluia. »

La suspension de l’Alléluia - et dès lors la perspective pascale - est annoncée par l’ajout d’un double Alléluia au Benedicamus Dño des Premières Vêpres de la Septuagésime (le samedi soir), comme cela se fait pendant l’octave de Pâques.
Cet adieu à l’Alléluia était autrefois plus solennel. Voici par exemple deux antiennes tirées d’un ancien antiphonaire et rapportées par Dom Guéranger :


« Que le bon Ange du Seigneur t’accompagne, Alléluia ;
qu’il rende ton voyage prospère, afin que tu reviennes avec nous dans la joie, Alléluia, Alléluia.
Alléluia, reste encore avec nous aujourd’hui ; demain tu partiras, Alléluia ;
et quand le jour se lèvera tu te mettras en route, Alléluia, Alléluia, Alléluia. »

Angelus Dñi bonus comitetur tecum, Alleluia ;
et bene disponat itineri tuo, ut iterum cum gaudio revertaris ad nos, Alleluia, Alleluia.
Alleluia, mane apud nos hodie, et crastina proficisceris, Alleluia ;
et dum ortus fuerit dies, ambulabis via tua, Alleluia, Alleluia.




Origine de la Septuagésime



Le Carême est constitué de quarante jours de pénitence. Mais les dimanches ne sont pas des jours de jeûnes ; chez les grecs le jeûne est aussi exclu le samedi. Pour arriver au nombre de quarante jours de pénitence, on anticipa donc les austérités au lundi de la troisième semaine précédant le Carême proprement dit, en commençant l’abstinence de viande le lundi de la troisième semaine avant le Carême ; tel est encore l’usage byzantin.
Or, aux temps de l’antiquité chrétienne, Rome était aussi bien grecque que latine. Une forte proportion de byzantins en occupait quelques quartiers. Plusieurs Papes furent grecs. Leurs usages s’installèrent donc à Rome et saint Grégoire le Grand institua définitivement ce temps de la Septuagésime. À la différence des grecs, il n’y avait pas alors de prescriptions pénitentielles spéciales, si ce n’est que le clergé commençait l’abstinence de viande dès le lundi de la Quinquagésime (lundi précédant le premier dimanche de Carême), appelé pour cela in carnis privio ou in carne levario...


Les messes de la Septuagésime et de la Sexagésime semblent bien avoir été composées du temps même de saint Grégoire. Les Introïts (« Les angoisses de la mort m’ont entouré… ») et les collectes reflètent, en effet, la triste situation où se trouvait alors la Ville éternelle. Après les invasions barbares, les byzantins avaient reconquis la plus grande partie de l’Italie en détruisant le royaume ostrogoth qui s’était mis en place. Mais, du coup, l’Italie restait sans défense véritablement organisée. L’ordre public n’était plus maintenu que par un gouvernement impérial très éloigné (à Byzance), et rien ne pouvait arrêter les nouveaux envahisseurs lombards. La situation politique et économique était donc des plus précaires. Qui plus est, il y avait aussi, en ce temps, de violents tremblements de terre, ce qui, du reste, n’est pas rare en Italie...

Cependant, la Liturgie de l’Église n’est pas celle d’une époque particulière. Quelles que soient les circonstances de cette institution, les chants de la Septuagésime sont ceux de l’Église de tous les temps, et donc aussi les nôtres aujourd’hui.

Lire l'article sur Le sens de la Septuagésime

30 janvier 2017

La CHANDELEUR

L’origine de la fête

L’évangéliste saint Luc rapporte que Marie et Joseph présentèrent l’enfant Jésus au temple, conformément à la loi de Moïse qui prescrivait l’offrande à Dieu de tous les premiers nés, en mémoire de la libération d’Égypte. Celle-ci s’était effectuée à la faveur d’un terrible châtiment divin, la mort des premiers-nés des Égyptiens, mais dont les enfants hébreux avaient été protégés :
« Comme Pharaon s’obstinait à ne point nous laisser aller, Dieu fit mourir tous les premiers-nés dans le pays d’Égypte, depuis les premiers-nés des hommes jusqu’aux premiers-nés des animaux. Voilà pourquoi j’offre en sacrifice à Dieu tout mâle premier-né des animaux, et je rachète tout premier-né de mes fils. Ce sera comme un signe sur ma main et comme des fronteaux entre mes yeux ; car c’est par la puissance de sa main que Dieu nous a fait sortir d’Égypte. » (Ex 13,15-16)
En mémoire et en action de grâce de ce fait, les premiers nés des hébreux, tant les hommes que les animaux, étaient donc consacrés à Dieu. Les animaux devaient être mis à mort et offerts en sacrifice ; les premiers-nés des hommes devaient être rachetés, et on offrait à leur place un sacrifice de petits animaux. Jésus-Christ était le premier né de Joseph et de Marie : il devait donc être présenté au temple et racheté.
Cet événement eut lieu quarante jours après la naissance de Jésus, puisqu’il coïncida avec la purification de la Vierge, prescrite aussi par la Loi en ces termes :
« Quand une femme enfantera et mettra au monde un garçon, elle sera impure pendant sept jours ; elle sera impure comme aux jours de son indisposition menstruelle. […] Elle restera encore trente-trois jours dans le sang de sa purification […] Lorsque les jours de sa purification seront accomplis, pour un fils ou une fille, elle présentera au prêtre, à l'entrée du tabernacle, un agneau d'un an en holocauste, et un jeune pigeon ou une tourterelle en sacrifice expiatoire. […] Si elle n'a pas de quoi se procurer un agneau, qu'elle prenne deux tourterelles ou deux jeunes pigeons, l'un pour l'holocauste, l'autre pour le sacrifice expiatoire ; et le prêtre fera pour elle l'expiation, et elle sera pure. » (Lv 12,2-8)

Pour commémorer ce mystère, l’Église a institué une fête, quarante jours après la célébration de la Nativité du Sauveur, le 2 février. Cette fête est aussi la clôture du temps liturgique de Noël, qui comporte quarante jours, comme le Carême et le temps qui sépare Pâques de l’Ascension. L’histoire de cette institution est un bel exemple de développement liturgique : inspirée par le Saint-Esprit, l’Église développe les cérémonies et leur symbolisme pour expliciter les mystères qu’elle célèbre.
Une fête de la Présentation du Christ au temple existait déjà à Jérusalem à la fin du IVe siècle d’après les récits de la pèlerine Égérie [1]. L’empereur Justinien l’introduisit à Constantinople en 542 sous le nom d’Hypapante, et de là cette fête s’étendit à Rome, mais sans solennité particulière ni procession. À la fin du VIIe siècle le Pape grec Serge Ier en accrut la solennité et la fit précéder d’une procession à caractère pénitentiel vers l’illustre basilique de Sainte-Marie-Majeure, comme pour les plus importantes fêtes de la sainte Vierge (Annonciation, Assomption, Nativité). En cette procession le clergé célébrant portait des ornements noirs, puis violets - de là vient qu’en 1962 les ornements de la procession étaient encore violets - ce qui était quelque peu contradictoire avec une célébration mariale. C’est dans l’Église latine que la fête acquit peu à peu son aspect spécial de ‘Purification de Sainte Marie’, comme l’appellent beaucoup de manuscrits anciens.. La procession ayant lieu au petit jour, on s’éclairait par des flambeaux, sans leur attribuer d’abord de signification particulière. C’est en Gaule que ces flambeaux furent remplacés par des cierges que l’on bénissait auparavant. Cette coutume fut assumée par Rome dès le siècle suivant [2].

L’origine de notre ‘Chandeleur’ n’a donc rien à voir avec les fêtes païennes des lupercales ou des ambarvales qui avaient lieu à des dates différentes, contrairement à une opinion ancienne déjà soutenue par saint Bède le Vénérable [3]. Il ne s’agit pas d’une fête païenne christianisée, mais bien d’une fête spécifiquement chrétienne.