« Considérons comment il nous faut être en présence de la Divinité et de ses Anges, et quand nous nous tenons debout pour psalmodier, faisons en sorte que notre esprit concorde avec notre voix. »

Translatio

20 mai 2014

ASPECTS DOCTRINAUX DE L’HISTOIRE DE LA LITURGIE I.

          La Liturgie est une réalité concrète de la vie de l’Église qui ne peut être connue a priori. Pour lui appliquer les principes universels du culte divin et de la Tradition de l’Église il est nécessaire de la considérer dans son histoire. La Liturgie a existé dès le commencement de l’Église, avant même qu’on en établît la doctrine. La Tradition liturgique se trouve donc d’abord dans la pratique de l’Église, dans les canons et les coutumes ecclésiastiques, et non pas dans la théologie spéculative. L’existence des rites a précédé leur explication. Ils n’ont pas été établis à la suite d’une élaboration abstraite de leurs principes, mais ce sont eux qui ont servi de base et de fondement à celle-ci.

C’est pourquoi il ne saurait y avoir de doctrine sur la Liturgie sans un exposé préalable de son histoire. La doctrine liturgique relève d’une découverte ‘a posteriori’, parce qu’elle se fonde sur la pratique de l’Église. Le rite lui-même ne saurait être intelligible sans référence à son histoire. Les rites actuels et l’année liturgique n’ont pas été confectionnés en un jour mais, par un processus lent et progressif, dont ils gardent les traces ; ils ne peuvent être compris sans référence à leur développement historique.



 



Il y a plusieurs manières d’exposer l’histoire. Celle de la Liturgie est si complexe, les coutumes liturgiques sont si variées dans le temps et dans l’espace, qu’une simple description serait à la fois insuffisante et inutile. Ce qui nous intéresse ici, ce n’est pas une description détaillée des différentes institutions - description que plusieurs auteurs ont faite avec talent -, mais les principes fondamentaux qui s’en dégagent. On retiendra donc de l’histoire des rites les traits essentiels, constants et universels, au-delà des diverses formes qu’a pu revêtir la Liturgie selon les époques, les lieux et les différentes cultures, et qui sont l’expression de la perfection inépuisable du même Mystère chrétien.


L’Église primitive et les premiers siècles (du 1er au 4e siècle)


Au commencement, l’Église n’a d’autre livre liturgique que la sainte Écriture. De la tradition juive, elle hérite la lecture publique de l’Ancien Testament et le chant des Psaumes. Elle y ajoute la lecture solennelle de l’Évangile, ainsi que des autres textes du Nouveau Testament. Les psaumes et les cantiques bibliques restent le principal livre de chant de la communauté chrétienne. Mais les écrits apostoliques semblent contenir la trace d’hymnes et de cantiques en usage très tôt dans les Églises[1]. En ce temps de fondation, les prières du célébrant et les formules liturgiques ne suivent pas encore de textes fixés d’une manière uniforme. L’étude comparative des différents rites ne nous ramène pas à un archétype unique, même pour des choses que nous croirions essentielles. Par exemple, pour les récits de l’institution de l’eucharistie, on ne retrouve pas d’uniformité, ni dans les premiers fragments de livres liturgiques, ni même entre les quatre récits de l’institution conservés dans le Nouveau Testament.

Il ne faut donc pas se mettre à la recherche d’une « liturgie apostolique », unique et primordiale, qui se serait diversifiée par la suite. Il y a eu sans doute, dans chaque Église, des traditions orales remontant aux Apôtres eux-mêmes, mais elles n’étaient pas fixées d’une manière uniforme. Cette liberté aboutit à une très grande diversité dans les usages disciplinaires et liturgiques, qui souligne la force de l’unanimité des Églises dans la conservation du dépôt fondamental de la Tradition chrétienne.


Les quelques écrits dont nous disposons ne sont que des exemples indicatifs de prières que le célébrant ou la communauté pouvaient formuler à leur gré. Ainsi, saint JUSTIN déclare qu’à un certain moment du rite, le célébrant « rend grâces, comme il le peut »[2]. Le principe de l’improvisation est d’ailleurs affirmé avec netteté par la ‘Tradition Apostolique’, ouvrage que la critique moderne a attribué à saint Hippolyte de Rome (aux environs de l’an 200) : l’auteur donne des formules de prière pour l’eucharistie et pour les ordinations, mais en notant que ce sont des modèles et non des textes imposés. Ces compositions écrites eurent néanmoins un grand succès, et nous voyons qu’elles sont reprises et remaniées par divers recueils des 4e et 5e siècles, notamment ‘l’Epitome’, la ‘Didascalie’, les ‘Constitutiones apostolicae’, le ‘Testament du Seigneur’, les ‘Canons d’Hippolyte’.

Cette indétermination ne signifie certes pas anarchie et spontanéité incontrôlée. Un certain ordre ou style hiératique est toujours gardé, surtout à Rome où la discipline est de règle, conformément au génie romain dont hérite l’Église. Petit à petit, les Églises entreprennent d’établir et de fixer leurs coutumes, et on aboutit à des textes et des cérémonies plus ou moins stables.

L’édit de Milan (313) marque une date décisive pour la vie liturgique de l’Église, puisque désormais, le culte peut se donner libre cours dans des édifices somptueux, tandis que les pèlerinages aux Lieux saints de Palestine ou sur la tombe des martyrs s’organisent de façon régulière, et que la législation impériale facilite les assemblées. Cette sécurité favorise la solennité, la constitution et la stabilité des rites.

Nous retiendrons donc ce caractère vivant et évolutif de la Liturgie des premiers siècles, sans pour autant en exclure tout principe immuable.
“ Nous pouvons cependant observer que la Liturgie est une entité qui se développe. Il n’est aucune époque des six premiers siècles où ce développement ait cessé. La Liturgie était une réalité vivante, un organisme, et était capable de croissance. […] La liturgie contenait des éléments tenus pour intouchables. Ainsi les mots et les actions de notre Seigneur sur le pain et le vin étaient de cette catégorie. Cependant, par la suite, on accorda la même vénération à des éléments de Tradition qu’aux institutions du Christ, le premier exemple étant le canon romain. ” [3]


Notes :

[1] Par exemple 1 Co 16, 23-24 ; 1 Tm 3, 16.
[2] S. Justin : 1e Apologie.
[3] “We can, however, observe that the Liturgy is a developing entity. There was no time in the first six centuries where its development halted. The Liturgy was a living reality, an organism, and was capable of further growth. […] The Liturgy contained elements handed on that were regarded as untouchable. Clearly the words and actions of our Lord with bread and wine fall into this category. However later, non Dominical products of Tradition were also accorded such reverence, the prime example being the Roman canon.” Alcuin Reid, ‘The Organic Development of the Liturgy’, p. 12-13.