« Considérons comment il nous faut être en présence de la Divinité et de ses Anges, et quand nous nous tenons debout pour psalmodier, faisons en sorte que notre esprit concorde avec notre voix. »

Translatio

28 mai 2014

ASPECTS DOCTRINAUX DE L’HISTOIRE DE LA LITURGIE II.

L’âge des Pères (4e - 7e siècles)


L’usage des compositions écrites se généralise petit à petit. De plus en plus les Églises font usage de prières écrites et de cérémonies déterminées, approuvées par les évêques. À la fin du 4e siècle, saint Augustin se plaint de ce que certains évêques emploient des prières composées par des auteurs incompétents, voire par hérétiques[1]. On sent donc la nécessité d’une discipline plus stricte : certains conciles africains interdisent l’usage de formules qui n’ont pas été approuvées par un synode officiel[2]. Désormais, l’intervention des conciles locaux et l’influence des grandes Églises de Rome, d’Antioche, d’Alexandrie vont créer des types liturgiques différents.






La période de grande création peut se situer entre le milieu du 4e et la fin du 7e siècle. Il y a, durant ces trois siècles, une activité intense dont nos recueils actuels ne nous donnent qu’une idée imparfaite. C’est aussi la période de la grande littérature patristique.
Dès le 4e siècle, saint Ambroise cite des fragments d’un canon qui est l’ancêtre de celui de Rome[3]. Les grandes lignes de la liturgie romaine sont fixées dans la suite par saint Grégoire le Grand (590-640) et ses successeurs immédiats. Son œuvre consiste surtout à ordonner ce qui existe, plutôt qu’à créer du nouveau. L’expansion de cette liturgie suivra l’expansion missionnaire de l’Église de Rome, bien que Grégoire lui-même ne veuille nullement l’imposer, mais reçoive volontiers les coutumes des autres Églises.

"Dans la réponse de saint Grégoire à saint Augustin de Cantorbéry on peut observer la claire perception selon laquelle la Liturgie est reçue et qu’elle n’est pas simplement construite selon les goûts du peuple où elle se trouve, et qu’une innovation doit être fondée sur une raison grave et soigneusement intégrée dans la tradition. Nous pouvons aussi voir que le pape et l’évêque exercent une autorité sur la forme liturgique qui doit être en usage. Saint Grégoire reconnaît la possibilité d’une diversité dans la forme locale […] et permet une grande liberté à saint Augustin dans la formation des rites pour les anglais."[4]

Notons cependant qu’en 664 les traditions bretonnes ou celtiques sont abandonnées au profit des coutumes romaines, soit qu’elles s’avèrent inférieures en qualité, soit par l’enthousiasme que suscite la nouveauté, soit encore par l’autorité reconnue de l’Église romaine.
Les influences des Églises les unes sur les autres sont un facteur très important. En particulier, pendant plusieurs siècles, la liturgie romaine était bilingue. Elle comporta des chants grecs au moins jusqu’au 10e siècle (sans parler du Kyrie eleison qui a subsisté jusqu’à l’introduction du vernaculaire). Les sanctuaires de Terre Sainte se voient volontiers transposés dans les basiliques : saint Jean-de-Latran imitant la basilique du saint Sépulcre, Sainte-Croix-de-Jérusalem, le Golgotha, avec la cérémonie de l’Adoration de la Croix.



Ce sont aussi des infiltrations orientales dans la liturgie romaine que la station à la basilique Sessorienne au milieu du Carême, alors que les Byzantins font une adoration spéciale de la sainte Croix ; la dédicace du « Martyrion » sur le Calvaire le 14 septembre ; la fête de tous les Saints ; le cycle pénitentiel préparatoire au grand Carême ; comme aussi les grandes solennités mariales de l'Assomption, de la Purification, de la Nativité et de l'Annonciation de la sainte Vierge, avec la caractéristique procession aux flambeaux. Ces processions nocturnes populaires nous viennent d'Antioche[5].
Avec les fêtes mariales et les processions aux flambeaux, pénétrèrent aussi chez nous quelques pièces de la liturgie grecque, parmi lesquelles il suffit de mentionner ici les antiennes : Nativitas tua Dei Genitrix Virgo ; 0 admirabile commercium ; Mirabile mysterium ; Hodie coelesti sponso ; Adorna thalamum tuum ; Sub tuum praesidium ; Vadis propitiator ; Dies sanctificaius illuxit nobis ; Gaudeamus omnes in Domino[6].

On peut faire des constatations analogues en Orient. Les allusions et descriptions que nous trouvons dans les Pères du 4e siècle, saint Basile, saint Jean Chrysostome, saint Cyrille de Jérusalem, nous permettent de nous faire une idée des rites de l’Eucharistie et du Baptême à cette époque dans le patriarcat d’Antioche. Pour la liturgie de Constantinople, ces rites sont fixés déjà dans leurs détails, comme on peut le voir dans un manuscrit de la Bibliothèque Vaticane[7].


L’âge carolingien (8e - 9e siècles)


L’activité créatrice ne cesse pas complètement après le 7e siècle, mais elle se ralentit. Désormais, au lieu de rédiger de nouvelles formules, on remanie plus volontiers et on compile les anciennes. On se contente donc de collationner des éléments, de les extraire, de les corriger. C’est ainsi qu’on voit apparaître en Gaule, dans la seconde moitié du 8e siècle, des sacramentaires, où se retrouvent, parmi les formules des sacramentaires romains plus anciens (Gélasien et Grégorien), des prières et des rites d’origine gallicane.
Les Liturgies de l’empire franc sont assez différentes entre elles et constituent ce qu’on appelle les Liturgies gallicanes. Mais déjà du temps de Pépin le Bref la Liturgie romaine s’étend dans l’empire tout en se mêlant à des éléments gallicans. Plusieurs causes concourent à cette romanisation :

  • - la volonté du Prince de promouvoir l’unité politique et ecclésiastique
  • - la volonté du Souverain Pontife lui-même en vue de l’unité de l’Église
  • - les qualités intrinsèques du rite Romain supérieur aux autres de plusieurs points de vue
  • - la piété du peuple chrétien envers l’Église romaine, mère de toutes les Églises.

Ce passage à l’unité romaine, déjà amorcé sous Pépin, l’empereur Charlemagne s’emploie à le réaliser dans le cadre de sa tâche d’instauration de la Chrétienté. Ayant reçu un sacramentaire du Pape Hadrien, il fait corriger les livres gallicans et impose les coutumes romaines, principalement par l’Admonitio generalis (789).
Dans cette réforme, qui est en fait une fusion des liturgies romaine et gallicane, les principaux collaborateurs des empereurs sont Alcuin, puis saint Benoît d’Aniane et saint Chrodegang. Cette liturgie romano-gallicane est ainsi imposée à tout l’empire.
Une telle mixtion de deux rites manifeste l’esprit empirique et concret des liturgistes de l’époque [8]. Alcuin, bien loin d’opérer une nouvelle construction ou une révolution, en constituant une nouvelle liturgie franque, assume tradition romaine et tradition gallicane. Son œuvre obéit aux principes suivants :

  • - nécessité d’une évolution vers l’Église de Rome
  • - vénération et assomption de la Tradition
  • - faire le moins d’innovation possible
  • - continuité et intégration de nouveaux éléments avec les anciens.

Dans cette réforme ce n’est pas la tête (l’Église romaine) qui s’impose aux membres (les Églises gallicanes), mais plutôt les membres les plus sains et vigoureux qui s’unissent davantage à la tête [9]. Cette unité liturgique de l’empire franc ne doit cependant pas être conçue de manière moderne et uniforme : elle n’exclue pas les diversités de coutumes selon les provinces et selon les Églises.

L’ordonnance progressive de la Liturgie dans la période patristique et carolingienne s’accompagne de la mise en place de la hiérarchie cléricale. La distinction entre clercs et laïcs, autrement dit entre hiérarchie et peuple fidèle, est d’origine divine et apostolique, même si la première hiérarchie est réduite aux évêques, aux prêtres et aux diacres. Les premiers siècles voient se développer d’autres éléments de cette hiérarchie par l’instauration du sous-diaconat et des ordres mineurs ; ceci n’est pas sans importance. La Liturgie est proprement cléricale. De manière générale le peuple participe peu activement et extérieurement, mais la cléricature est bien plus élargie et répartie dans le peuple chrétien qu’à l’époque moderne, où il n’apparaît plus rien entre les prêtres et les laïcs, d’où l’impression d’une certaine passivité du peuple, à moins d’inclure de manière forcée les laïcs dans la Liturgie. Au contraire, les clercs mineurs étaient alors nombreux et ce sont eux qui assuraient le service liturgique et le chant choral[10].


L’âge monastique (10e - 12e siècles)


Au 11e siècle la liturgie romano-gallicane de l’empire Franc est assumée par l’Église romaine elle-même et devient ainsi la liturgie dite ‘romaine’, qui à partir de Rome se diffuse alors partout, principalement grâce aux moines de Cluny. Cette abbaye est un véritable centre de restauration et de construction liturgique. Pierre le Vénérable, comme ses prédécesseurs, prend soin de l’harmonie des voix, des heures de célébration, de l’adaptation des mélodies aux solennités des fêtes. Il réduit l’occurrence des fêtes les dimanches et interdit la célébration des messes privées pendant la messe conventuelle[11].
Le fond commun romano-gallican est cependant reçu avec une certaine diversité. Sacramentaires et pontificaux sont tous différents d’Église à Église, mais les formules qu’ils ajoutent au vieux fond romain se retrouvent dans un très grand nombre d’exemplaires, outre les Églises qui conservent leur rite propre, entre autres les Églises Milanaise, Lyonnaise, et Mozarabe. Cette dernière voit toutefois son rite progressivement aboli, sous l’influence du Saint-Siège[12]. Il y a donc une tendance à l’unification romaine, bien qu’il ne manque pas d’auteurs qui défendent la diversité des traditions, comme Bernon de Reichenau, qui, s’appuyant sur les Pères, sur saint Grégoire le Grand et sur Amalaire, défend les coutumes propres des Églises particulières.



Le développement des liturgies est donc fait, à cette période, d’adaptations et d’emprunts, de compilations, plus que de créations originales. L’activité créatrice ne se manifeste plus guère, du moins en Occident, encore qu’à la périphérie de l’action liturgique (prières privées à dire par les fidèles ou même par le célébrant, chants tropés ou surajoutés) on rencontre de véritable innovations, mais avec un grand perfectionnement technique (ajout de proses ou séquences). Ce développement montre que l’Église désire que les chrétiens prennent du temps dans les églises et y trouvent tout leur bonheur.
On peut constater des faits analogues en Orient. On voit des anaphores passer d’Antioche à Alexandrie ; des anaphores byzantines passent au rit arménien. L’activité des traducteurs est alors particulièrement importante.






[1] De baptismo contra Donatistas, PL 43, 213-214.
[2] IIIe Concile de Carthage III, can. 23.
[3] De sacramentis 5-6, 21-27, éd. B. Botte (SC 25), p. 84-86.
[4] “We can observe in St Gregory’s reply to St Augustine that there is a clear sense in which the Liturgy is received and was not simply constructed a new according to the tastes of the people amongst whom he found himself, and that innovation must be for good reason and carefully integrated with the tradition. We can also see that the pope and the bishop exercise authority over the liturgical forms to be used. St Gregory recognises the possibility of diversity in local forms, and [...] he allows considerable freedom to St Augustine in the formation of rites for the English.”
Alcuin Reid, The Organic Development of the Liturgy, p.12-13.
[5] Cal. Schuster, Liber sacramentorum, V, p. 17.
[6] « Et nous pourrions ajouter que non seulement les apôtres, mais le Christ lui-même, les saintes Écritures, les quatre grands conciles, les premiers Pères, de nombreux papes, l'Office Divin, le Monachisme, de nombreuses solennités hagiographiques, la musique liturgique, sont venus à Rome de l'Orient. » (Cal. Schuster, Liber sacramentorum, V, p. 17).
[7] Barberini grec 336.
[8] Un exemple de fusion des liturgies romaine et gallicane est la bénédiction du cierge pascal, maintenant partie intégrante de la Liturgie romaine.
[9] Alcuin Reid, op.cit. p.17-18.
[10] Cyrille Vogel, Introduction aux sources de l’histoire du culte chrétien au Moyen Âge, Spolète, 1966. ; Eucharistie d’Orient et d’Occident ; Medieval Liturgy. Philippe Bernard, Du chant romain au chant grégorien. Matthieu Smyth, La Liturgie oubliée, Cerf, 2003. Denis Crouan, Histoire du missel romain, Téqui, 1988.
[11] Dom Jean Leclercq, Pierre le Vénérable, p. 308-309.
[12] Cf. A. Wilmart, Auteurs spirituels et textes dévots du moyen âge latin, Bloud et Gay, 1932. DACL, XII, col. 395-398.