« Considérons comment il nous faut être en présence de la Divinité et de ses Anges, et quand nous nous tenons debout pour psalmodier, faisons en sorte que notre esprit concorde avec notre voix. »

Translatio

20 mai 2014

AUX SOURCES DE LA LITURGIE

La Liturgie existe bien avant qu’on en élabore la doctrine. Elle est une pratique, non une doctrine spéculative. C’est donc au sein de cette pratique que se trouvent d’abord ses principes, c’est d’elle qu’il faut tout d’abord les tirer, les découvrir.

La première source écrite est bien évidemment la Sainte Écriture, qui présente la liturgie non point comme une action purement humaine, mais comme une œuvre révélée et prescrite par Dieu même, jusque dans les détails. Le peuple hébreu, autrement dit l’Église de l’Ancien Testament, avait une Liturgie minutieusement réglée, qui est décrite notamment dans les livres de l’Exode, du Lévitique, et du Deutéronome. Ce culte de l’Ancien Testament n’est pas encore la Liturgie chrétienne, mais il en est déjà la figure et la source[1].
Le Nouveau Testament contient bien les principes fondateurs de la Liturgie chrétienne, mais il ne dit rien des rites de la première Église. On trouve quelques éléments dans les épîtres de saint Paul, en particulier au chapitre 14 de la première épître aux Corinthiens, qui précisément abolit certains abus concernant la célébration de l’Eucharistie. Plusieurs textes datant des premiers siècles, comme la ‘Didachè’ et la ‘Tradition apostolique’, présentent des coutumes touchant les premières célébrations eucharistiques et quelques formules de prière. Leur interprétation est, bien-entendu, assez délicate.

Les documents proprement liturgiques sont les ‘Sacramentaires’ qui contiennent toutes les prières que récitait le prêtre ou l’évêque. Les principaux sacramentaires sont le ‘Léonien’, le ‘Gélasien’, et le ‘Grégorien’, attribués aux papes dont ils portent les noms. Il faut ajouter les ‘Ordines Romani’, le ‘Missale gothicum’, c’est-à-dire le missel gallican ancien.

Outre ces documents proprement liturgiques, les œuvres des Pères de l’Église donnent les premiers commentaires des principales actions ou formules dont est composée la Liturgie. Sans traiter de la Liturgie en général et de manière abstraite, ils exposent le déroulement des principaux rites sacramentels, leur signification et leur rôle dans la sanctification et la vie chrétienne. Nous pouvons citer ici les saint Cyrille de Jérusalem (+386), saint Ambroise (+397), saint Augustin (+430) qui composa plusieurs sermons à l’occasion des fêtes liturgiques, parmi bien d’autres.

Les derniers Pères de l’Église (6e-7e siècles) ont édité les premiers traités généraux de Liturgie ; ils sont ainsi les premiers auteurs à traiter expressément de doctrine liturgique. Les plus importants sont :
Denys l’Aréopagite, qui dans sa Hiérarchie ecclésiastique [2] fournit une explication spéculative du symbolisme des rites sacramentels, et des consécrations.
Saint Isidore de Séville (+636), de son côté, donne un exposé complet de la Liturgie dans ses ouvrages célèbres : ‘De Ecclesiasticis officiis’ ; ‘Mysticorum Expositiones Sacramentorum’ ; Saint Sophrone de Jérusalem (+638, ‘Commentaire liturgique’) et saint Maxime le Confesseur (+662, ‘Mystagogie’) rattachent avec bonheur la Liturgie au mystère de l’Église[3].

À la Renaissance carolingienne nous devons les premiers manuels de Liturgie destinés à la formation du clergé, qui exposent donc de manière ordonnée et systématique tous les rites et leur signification. Les principaux auteurs de cette époque sont :
Alcuin (+804) [4], Amalaire de Metz (+853) [5], contre lequel son adversaire Agobard de Lyon écrivit à son tour un ‘Contra libros quatuor Amalarii abbatis’.
Le bénédictin Raban Maur (+856), dans son ‘De Sacris Ordinibus’, livre un véritable traité de la messe et des sacrements, destiné aux nouveaux prêtres. Son ‘De Ecclesiastica disciplina’ sur les offices des prêtres est une compilation de diverses œuvres antérieures. Le ‘De Rerum naturis’, enfin, ne traite pas directement de liturgie, mais comporte de nombreux éléments sur l’interprétation symbolique.
Un autre bénédictin, Walafrid Strabon (+849), a composé dans son ‘De Exordiis et incrementis quarundam in observationibus ecclesiasticis’ un premier essai d’histoire de la Liturgie.

Dans tous ces commentaires il est parfois difficile de distinguer le symbolisme véritablement fondé sur l’institution des rites, et les interprétations pieuses et subjectives qui prétendent trouver des symboles dans le moindre élément. On rencontrera toujours deux tendances extrêmes :
     - la tendance ‘rationaliste’ ou ‘naturaliste’, qui réduit tout à des raisons purement utilitaires et pratiques (usage des luminaires pour l’éclairage, usage de l’encens contre les odeurs, etc.)
     - la tendance ‘allégoriste’, qui voit des raisons mystiques en toutes choses et fait un symbole du moindre geste et du moindre objet.

Parmi les auteurs de la période suivante, que l’on rattache à juste titre à la théologie monastique (10e-12e siècles), on peut citer en particulier et à titre d’exemples les suivants :
Bernon de Reichenau (+1048)[6], auteur du Libellus de quibusdam rebus ad missae officium pertinentibus, qui traite de l’année liturgique et de l’histoire de l’anaphore (canon de la messe). On lui attribue, en outre, divers écrits sur la musique et sur le chant sacré, entre autres un ‘De ratione psallendi’.
On pourra aussi retenir saint Anselme (+1109), De Sacramentorum diversitate, Yves de Chartres (+1127), De rebus ecclesiasticis, Honorius d’Autun (+1137) Gemma animae, Hugue de Saint-Victor (+1141), Speculum de mysteriis Ecclesiae[7].
Dans ces ouvrages, les rites sont expliqués en détail, mais les concepts mêmes de Liturgie, de sacrement, de symbole, et autres notions universelles et abstraites, ne sont pas exposés. Les maîtres de cette époque, de même que ceux de la Renaissance carolingienne, ne traitent pas de l’essence même de la Liturgie et de son Mystère, mais se contentent d’en expliquer les parties et les rites en particulier.

On attendrait des considérations plus abstraites et plus spéculatives de la théologie scolastique, mais celle-ci se limite à traiter des sacrements en général, et des sept sacrements en particulier. Toutes les sommes théologiques contiennent de tels traités, mais on y trouve peu de choses sur le symbolisme des rites, et encore moins sur l’Office divin ou sur la Liturgie dans son ensemble. Les rites sacramentels eux-mêmes sont examinés surtout du point de vue de leur efficacité. Toutefois, sans que saint Thomas ait élaboré expressément une théologie liturgique, on peut dégager de son œuvre de nombreux éléments qui permettent de développer la doctrine dans la ligne de ses principes[8].
De l’âge scolastique on peut néanmoins retenir deux œuvres proprement liturgistes : celle du pape Innocent III (+1216) De sacro altaris mysterio [9] et de Guillaume Durand de Mende (+1296), ‘Rationale divinorum officiorum’, explication détaillée de tous les éléments de la Liturgie : église, ministres, vêtements, messe, office, année liturgique, calcul du calendrier, etc.
À la même époque on note chez les grecs un Nicolas Cabasilas (+1363), bien connu pour son commentaire de la Liturgie eucharistique (Εἰς τὴν θεῖαν λειτουργίαν[10]), ainsi que Symeon de Thessalonique (+1429)[11].




[1] La Somme Théologique de saint Thomas d’Aquin en donne un commentaire en I-II, 101-103 ; III, 61.
[2] PG 3.
[3] PG 87, 3981 ; PG 91, 657.
[4] PL 101, 1173. cf. DACL, 1, art. Alcuin.
[5] PL 105. cf. DACL, 1, art. Amalaire et art. Agobard.
[6] PL 142
[7] Pour ces auteurs, voir PL 158,547 ; PL 162,519 ; PL 172,541 ; PL 177,335
[8] ST II-II, 81-84 (de religione) ; III, 60-65 (de sacramentis) et 83 (de ritu eucharistiae).
[9] PL 217,774
[10] SC 4.
[11] PG 155,253 ; 697