« Considérons comment il nous faut être en présence de la Divinité et de ses Anges, et quand nous nous tenons debout pour psalmodier, faisons en sorte que notre esprit concorde avec notre voix. »

Translatio

30 août 2014

LE BON SAMARITAIN

 Sermon sur l'Évangile

DIMANCHE DU "BON SAMARITAIN"
(12e dimanche après la Pentecôte)

 

Voir ici le passage de l'Évangile de ce dimanche.

Les livres du Nouveau Testament contiennent de très nombreuses instructions sur la charité qui est l’essentiel de la vie chrétienne. Aussi, l’Évangile que nous entendons aujourd’hui n’a pas pour but de donner un enseignement complet, mais seulement d’expliquer ce qu’il faut entendre par ‘prochain’. La loi de l’Ancien Testament et celle du Nouveau Testament prescrivent d’aimer le prochain comme soi-même. Le précepte énoncé par le docteur de la Loi n’est pas une invention du Christ ; il se trouve bel et bien dans l’Ancien Testament. Mais le Christ va lui donner un sens nouveau. Que faut-il comprendre par ‘prochain’. Qui est ce prochain ? C’est ce que le Christ veut expliquer par une petite histoire : celle du Bon Samaritain.


L'homme attaqué par des brigands
Vitrail de la cathédrale de Bourges



La parabole


Il est évident que ce n’est pas un fait réel, mais une histoire inventée à partir d’éléments réels. On montre bien aujourd’hui une maison entre Jérusalem et Jéricho qui est censée être l’auberge du bon samaritain, mais cette tradition n’est pas sérieuse. Ce qui est vrai, par contre, c’est que la route de Jérusalem et Jéricho était effectivement un coupe-gorge. C’était un lieu désertique et très escarpé, qui pouvait servir de cadre idéal à des bandits pour tendre des embuscades et s’enfuir dans les repères de la montagne.
Voici donc un voyageur qui tombe aux mains des brigands et est laissé à demi-mort. Passent alors un lévite et un prêtre ; ils se détournent. Or, lévite et prêtre étaient ce qu’il y a de plus respectable en Israël. Ils devaient être un exemple pour le peuple. Ils se détournent, car le contact avec un cadavre rend impur d’après la loi de l’Ancien Testament. Il y a donc risque de contamination, de souillure légale. Il ne faut pas y toucher. Passe un samaritain, qui prend soin du blessé jusqu’au moindre détail, au point de payer ses soins dans une auberge, à une époque où il n’y avait aucun service de secours et d’assistance…
L’exemple choisi par le Christ est une provocation – les prédicateurs sont toujours un peu provocateurs. Les samaritains constituaient un peuple d’étrangers, au centre de la Palestine, formés de diverses populations déportées longtemps auparavant, et qui avaient adopté une religion juive mitigée, avec un temple et un culte séparés, des coutumes et des pratiques propres. Ils n’acceptaient dans la Bible que le Pentateuque, la Loi proprement dite. Les samaritains étaient pour cela en abomination auprès des juifs, et réciproquement. Et voilà ce samaritain, qui s’approche – c’est déjà quelque chose – qui soigne le blessé avec de l’huile et du vin – les analgésiques et antiseptiques de l’époque – et qui le conduit à l’auberge.


Le sens


On ne se fera pas faute aujourd’hui de donner à cet évangile une interprétation humanitaire. Mais pour enseigner aux hommes qu’ils sont frères et qu’ils doivent s’entraider, l’Incarnation du Verbe n’était pas nécessaire. Encore moins fallait-il que le Fils de Dieu mourût sur la Croix. En fait, l’idéologie humanitaire ne sert pas véritablement la charité : on se préoccupe du tiers-monde et on ignore le voisin qui habite à côté…
Ce que veut dire le Christ en adressant aux juifs cette petite histoire, c’est que la distinction entre le peuple d’Israël et les autres peuples n’existe plus. Elle est désormais abrogée. Pour l’Ancien Testament, le prochain, c’était l’israélite, le juif, et lui seul. Les autres peuples étaient par définition étrangers au salut, étrangers à Dieu. Il fallait s’en séparer pour ne pas être souillé ; se tenir à l’écart ; éviter tout contact. Pas question de leur venir en aide dans le besoin, de leur faire quelque bien. Dans le Nouveau Testament, cette différence n’existe plus : tout homme est un ‘prochain’, et – comme l’indiquent le mot et la suite du récit – le prochain est tout simplement celui que nous rencontrons sur la route de la vie. Cela commence donc par notre propre famille...
Il y a là quelque chose de délicat à comprendre. D’une part le prochain est celui qui nous est proche réellement, et donc en premier lieu, la famille, les compagnons de travail, les voisins et concitoyens, ceux qui nous sont liés d’une manière ou d’une autre. Il y a un ordre dans la charité, du plus proche au plus éloigné. Abandonner ses proches pour secourir ceux qui sont loin n’est pas conforme à la charité.
Mais, d’autre part, et c’est précisément la grande nouveauté de l’Évangile, Dieu peut mettre sur notre route des hommes avec qui nous n’avions par ailleurs aucun rapport, et qui deviennent tout-à-coup nos prochains. Dieu inspire même à des hommes et à des femmes de quitter leur famille, voire leur patrie, pour se donner à l’œuvre de Dieu dans des terres lointaines…
Un exemple – réel celui-là – nous aidera peut-être à comprendre. Pendant la deuxième guerre mondiale, dans le centre de la France, un régiment de Waffen-SS est tombé dans une embuscade. Le convoi des blessés est arrivé à Vichy et les blessés ne pouvaient continuer sous peine de mourir. Sur intervention du consul de Suisse, ce sont les médecins et infirmières français qui les ont secourus et les ont soignés pendant toute une nuit. Par la suite, le même consul est intervenu à nouveau pour les sauver d’une bande communiste qui voulait les achever… (‘Charité’ humanitaire : « pas d’humanité pour les ennemis de l’humanité »). 


Prêtre et lévite passent...


Application


Nous vivons aujourd’hui dans une société sécurisée – au moins en théorie. Des cas d’embuscades de brigands sont tout de même encore assez rares chez nous ; et il y a des services de police et de secours. Par contre, les agressions et les misères spirituelles et morales sont innombrables. Et ceux qui, par grâce, en sont plus ou moins préservés, de par leur milieu social ou leur tradition familiale, risquent fort d’avoir l’attitude du prêtre et du lévite. On passe, pour ne pas se souiller : ce sont des ‘libéraux’ et des ‘pervers’ ; pas de contacts avec eux ! L’Évangile nous invite à nous garder du mépris, du rejet, à faire tomber les barrières artificielles des milieux sociaux, culturels, voire religieux. Il ne s’agit pas d’approuver l’immoralité, l’erreur et l’impiété. Il s’agit d’être attentif, d’ouvrir les yeux à la misère d’autrui, de savoir secourir, ne serait-ce qu’en montrant quelque attention, quelque parole aimable, en rendant quelque service, même de peu d’importance, ou en acceptant un service. C’est avant tout une attitude intérieure. « Il fut bouleversé de compassion », porte le texte de l’Évangile : là est l’imitation du Christ, qui est venu sauver tous les hommes. C’est en définitive la raison fondamentale de la vraie charité, avec laquelle l’idéologie humanitaire n’a rien à voir : imiter le Christ, prendre les sentiments de miséricorde et de compassion dont nous a donné l’exemple Celui qui est venu sauver non pas les justes, mais les pécheurs.