« Considérons comment il nous faut être en présence de la Divinité et de ses Anges, et quand nous nous tenons debout pour psalmodier, faisons en sorte que notre esprit concorde avec notre voix. »

Translatio

22 septembre 2014

SAINT MAURICE MARTYR

Dans beaucoup d’églises, on célèbre aujourd’hui le martyre de saint Maurice et de des compagnons, martyre qui eut lieu vers l’an 280 dans la région d’Agaune, aujourd’hui Saint-Maurice en Valais. Une basilique y fut, en effet, élevée en son honneur par Saint Théodore dès le 4ème siècle (515), puis une abbaye y fut créée, qui jusqu’à nos jours, porte son nom[1]. Son culte se répandit rapidement en Suisse, en Savoie et dans les régions voisines. À la fin du 4ème siècle, ses reliques furent transportées à Angers, à l’ouest de la France, de sorte que Saint Maurice devint titulaire de la cathédrale et patron du diocèse. Plus tard, mais dès l’origine de leur dynastie, les comtes et ducs de Savoie le déclarèrent, ainsi que ses compagnons, protecteurs de leurs États. 




Maurice était le chef d’une légion de soldats, appelée ‘légion thébaine’, parce qu’elle provenait des alentours de Thèbes, en Égypte, région qui était chrétienne depuis fort longtemps. Ces soldats chrétiens furent envoyés en Gaule rejoindre l’ensemble de l’armée impériale. Ordre leur fut donné de se rassembler pour un sacrifice solennel offert en l’honneur des dieux païens. Alors la légion thébaine dans son ensemble se retira à l’écart du reste de l’armée et envoya à l’empereur la réponse suivante :
 « Nous sommes tes soldats, Empereur, et nous avons pris les armes pour la défense de la patrie et de l’état. […] Mais nous sommes aussi les serviteurs de Jésus-Christ ; et c’est librement que nous le professons, que nous le servons ; nous te devons, certes, le service des armes, mais à lui, nous devons l’innocence ; de toi nous recevons la solde de notre labeur, de notre peine, mais de lui nous avons reçu la vie dès le commencement : nous sommes décidés à souffrir pour lui tous les tourments, car jamais nous ne déserterons notre foi. »
Une légion comptait plus de six mille hommes. L’empereur donna l’ordre de les ‘décimer’, au sens le plus strict, c'est-à-dire d’exécuter un soldat sur dix. Une deuxième décimation fut ordonnée, puis pour en finir, tous furent massacrés, mis à part quelques-uns qui parvinrent à s’échapper, et qui prêchèrent alors Jésus-Christ jusqu’au jour où, à leur tour, ils furent martyrisés en d’autres lieux.
Ces martyrs thébains ont ainsi réuni en un seul témoignage deux fidélités : la fidélité à Jésus-Christ, notre Dieu, et la fidélité à l’autorité civile, humaine. Ils auraient pu se révolter - ils étaient six mille. Mais cela n’aurait sans doute provoqué qu’un massacre supplémentaire, et aurait troublé davantage la paix de l’empire comme de l’Église, en ajoutant de plus violentes persécutions. Les vrais chrétiens ne sont pas des révolutionnaires. Ils accomplissent avec exactitude leurs devoirs politiques, en particulier le service militaire, lorsque cela est requis.

L’héroïsme des martyrs thébains est, certes, un exemple parmi des milliers d’autres. Nous le savons, l’Église a été fondée sur le sang des martyrs, comme en prolongement du sacrifice de Notre-Seigneur sur la Croix. Il y en eu, dans l’Antiquité, dans toutes les provinces de l’empire romain. Comme le dit saint Augustin : 
« Ils étaient ligotés, ils étaient enfermés, ils étaient torturés… et ils se multipliaient. »
 Depuis saint Étienne, le protomartyr, exécuté à Jérusalem, les Apôtres, les premiers Pères de l’Église, les saint Ignace d’Antioche, saint Polycarpe de Smyrne et saint Irénée de Lyon, jusqu’aux chrétiens qui versent leur sang aujourd’hui, le témoignage du martyre n’a jamais manqué dans l’Église. À toutes les époques, dans les pays chrétiens par le fait des hérétiques, comme dans les pays de mission par le fait des païens, l’Église est persécutée et souffre le martyre. Le martyre n’est pas une circonstance exceptionnelle, liée à une situation particulière dans l’histoire, simplement un fait passé ; le martyre est essentiel à la vie de l’Église et ne saurait lui faire défaut ; il y aura toujours des martyrs !

À la manifestation de la foi en Dieu et au témoignage de fidélité à Notre-Seigneur, le martyre ajoute encore la lutte contre le démon et l’offrande totale au Christ par amour pour lui. C’est la plus parfaite imitation de Jésus-Christ, affirme Origène. Si, en effet, il n’y avait plus de martyrs dans l’Église, ce serait alors le signe que celle-ci est morte, que la foi est éteinte. La ferveur chrétienne souhaite, désire et appelle le martyre comme le moyen de s’unir au Christ le plus sûr et le plus profond. Ainsi s’exprimait déjà saint Ignace d’Antioche, dans un célèbre passage de sa lettre aux chrétiens de Rome :
« C'est alors que je serai vraiment disciple de Jésus-Christ, quand le monde ne verra plus mon corps. Implorez le Christ pour moi, afin que, par l'instrument des bêtes féroces, je devienne vraiment une victime offerte à Dieu. […] Car si je souffre le martyre, je serai un affranchi de Jésus-Christ, et je renaîtrai en lui, vraiment libre. Maintenant enchaîné que je suis, j'apprends à ne rien désirer hors de lui. […] C'est maintenant que je commence à être un disciple. Que ni les êtres visibles, ni les invisibles, que rien ni personne ne m'empêche, par jalousie, de trouver le Christ. Feu et croix, hordes de bêtes, lacérations, écartèlements, dislocation des os, mutilation des membres, mouture de tout le corps, que les pires fléaux du diable tombent sur moi, pourvu seulement que je trouve Jésus-Christ. »

Manifestation de foi, le martyr n’est pas une provocation, un coup de folie fanatique, comme on en trouve plus ou moins dans toutes les religions et les idéologies. Les persécuteurs ont toujours remarqué chez leurs victimes, d’une part la crainte bien humaine, bien normale, face aux supplices et à la mort, mais, par-dessus tout, la sérénité qui les dominait, la paix profonde qui les habitait. Le martyr ignore tout sentiment de haine : il prie et souffre pour ses bourreaux. Il est un exemple éminent de douceur et de paix intérieure. On voit ici toute la différence entre les vrais martyrs chrétiens, et ceux qui meurent ou se donnent la mort pour des ambitions personnelles, des convictions exaltées.




Le martyre est l’exemple de la suprême générosité et du don total à Jésus-Christ. Beaucoup de saints, qui n’étaient pas destinés au martyre, avaient cet idéal devant les yeux, notamment sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus. Le martyre est tout l’opposé d’une vie chrétienne ‘tranquille’, pieuse éventuellement, mais qui exclut la générosité et l’héroïsme par commodité. Nous comprenons alors que le martyre nous concerne aussi. À première vue, nos régions ne semblent pas devoir connaître, dans l’immédiat, de persécutions sanglantes. Sait-on jamais ? Nous ne connaissons pas l’avenir. Du reste, si le martyr sanglant n’est pas donné à tous, l’esprit du martyre est, lui, pour tous.

C’est pourquoi, lorsque fut passé le temps des grandes persécutions romaines, au 4ème siècle, la ferveur de beaucoup s’affadit, parce que la foi en Jésus-Christ, loin de provoquer la haine et la férocité du monde, commençait au contraire à rencontrer toujours plus de reconnaissance, d’autorité et d’honneur. On crût pouvoir rester chrétien, et vivre de manière légère et mondaine. Certains se convertirent même au christianisme dans l’espoir de remporter quelque avantage social, politique ou économique. C’est alors que, face à cette déperdition, de nombreux chrétiens se retirèrent, quittèrent la société, même la société chrétienne, pour s’enfoncer dans le désert, soit en Égypte, soit ailleurs. C’était comme une protestation contre la facilité de la vie chrétienne qui s’était instaurée. On les appela monachi, ‘ceux qui vivent seuls et retirés’ : ce furent les premiers moines. 
« Le monachisme est une forme de martyre librement accepté, secret, sans effusion de sang. Le martyre monastique est un combat contre les esprits du mal que soumettent les moines authentiques, précisément par leur désir de vivre la règle avec fidélité, et d'incarner les finalités mêmes du monachisme. » 
Il est plus aisé de se sacrifier d’un seul coup devant la persécution, que de s’immoler jour après jour, heure par heure, durant toute une vie. Le sang du corps n’est pas versé, il est vrai, mais le ‘sang de l’âme’ est, lui, répandu par la suite quotidienne des renoncements répétés et volontaires.

Cette fidélité héroïque est possible, voire nécessaire, pour tous, particulièrement aujourd’hui. Sans doute ne subissons-nous pas pour l’instant de persécution sanglante, mais rester fidèle à l’Évangile dans le monde actuel, en refusant l’immoralité ambiante, en restant honnête et consciencieux malgré les conditions d’injustice et d’escroquerie qui se répandent ; refuser les idéologies destructrices, la pseudo-‘culture’ et les modes de vie ambiants ; maintenir un esprit studieux au milieu du scepticisme général et des habitudes de loisir du monde moderne ; vivre autrement, en un mot, parce que nous sommes d’un autre monde, cela aussi c’est de l’héroïsme chrétien. « Sachez bien », s’écriait un vieux moine du désert il y a peu d’années,
« que les jeunes qui, de nos jours, restent chastes, seront comptés parmi les martyrs de l’Église au jour du Jugement Dernier. »[2]

Daignent les saints martyrs intercéder pour nous, et qu’ils obtiennent à tous les chrétiens, par leur prière, l’âme vaillante et la force héroïque dont ils ont besoin aujourd’hui. 

 
Icône contemporaine représentant :
saint Antoine le Grand
saint Paul l'ermite
saint Maurice d'Agaune




[1] C’est chronologiquement la première de près de 100 églises dédiées à Saint Maurice. [2] L’ancien Païssios.