« Considérons comment il nous faut être en présence de la Divinité et de ses Anges, et quand nous nous tenons debout pour psalmodier, faisons en sorte que notre esprit concorde avec notre voix. »

Translatio

30 juin 2015

Haec dies quam fecit Dominus ! (1)


Voici le Jour qu'a fait le Seigneur !

(Verset de la Liturgie Pascale, emprunté au psaume 117)


L’idée d’un accord de tous les chrétiens entre eux sur la date de la fête de Pâques revient régulièrement sur la scène médiatique. Chaque année, on s’étonne de voir diverses communautés chrétiennes - les Églises orthodoxes en particulier - célébrer la Résurrection du Seigneur à plusieurs jours de décalage par rapport à l’usage de l’Église catholique. Récemment, et dans l’intention explicite d’une unification, le Pape François proposait de fixer la célébration liturgique de Pâques au deuxième dimanche d’avril.
Une telle réforme - les fidèles attachés à la Tradition de l’Église l’imaginent sans peine - entraînerait un nouveau bouleversement de l’année liturgique. Mais quels sont, au juste, les arguments que l’on peut raisonnablement opposer à une telle initiative ? Le Pape n’a-t-il pas tout pouvoir sur la Liturgie, et donc celui de déterminer le calendrier des fêtes et des célébrations ?

Nous nous proposons d’examiner ici la question elle-même - la question de fond, non pas simplement l’une de ses répercussions : le Pape peut-il changer la date de Pâques ?

Pour ce faire il est nécessaire tout d’abord de considérer les principes de la Tradition de l’Église et de la valeur du temps liturgique. En effet, ce qui a toujours été vécu dans l’Église, sans qu’il ait paru nécessaire d’en faire une étude particulière ni d’en défendre le fondement, se voit aujourd’hui systématiquement ignoré ou remis en question. La théologie n’en a pas traité, ou très peu. L’incompréhension de ces vérités fondamentales, voire leur disparition, survenues au 20e siècle - peut-être avant - oblige à s’y appliquer désormais avec soin.




La Tradition de l’Église ne consiste pas uniquement dans la partie non écrite de la Révélation, dans des définitions dogmatiques ou morales explicites. Elle implique toute la vie de l’Église universelle, et celle de chaque chrétien en particulier. Tradition signifie transmission.
Or, toute la vie de l’Église et celle de chaque chrétien sont tradition, c'est-à-dire qu’elles sont transmises à travers les siècles de génération en génération, à commencer par le signe de Croix que l’on apprend à un enfant avant de joindre les mains...
Cette Tradition a été, dans son principe, instituée par Jésus-Christ, Fils de Dieu. Son fondement est donc divin et sacré. C’est du Christ que vient son caractère éminemment vivant et vital, puisqu’il est toujours vivant, glorieux et agissant en son Église qui est son Corps mystique.
Mais, de même que le Christ est Dieu et homme, la Tradition de l’Église passe par des institutions et des causes humaines. C’est à la hiérarchie ecclésiastique, en premier lieu au Pape et aux évêques, qu’il revient de transmettre cette Tradition, en l’enrichissant, l’adaptant, la restaurant au besoin, en la maintenant présente et active. Cette charge ne consiste pas à la constituer de nouveau, à la réinventer, à la refonder, mais à transmettre ce qui existe déjà à travers les conditions concrètes et historiques de la vie de l’Église et du monde. Le Pape et la hiérarchie outrepassent donc leur pouvoir s’ils altèrent cette Tradition, s’ils prétendent la rendre autre qu’elle n’est. L’Église n’est pas le “corps mystique du Pape”, et celui-ci ne jouit du charisme d’infaillibilité que dans des conditions strictes et très rarement réalisées .

Les membres de l’Église - y compris les membres de la hiérarchie eux-mêmes - reçoivent cette Tradition, non de manière aveugle et irrationnelle, comme des automates inintelligents, ni de manière critique et indépendante, mais comme des hommes vivants, usant de raison et de prudence, sous la lumière de la Foi, et en vertu de la soumission à l’Église. C’est l’Esprit Saint qui communique la faculté d’entendre, de percevoir et de reconnaître cette Tradition - et au besoin de rejeter ce qui y est étranger.

***

Tout dans la Tradition n’a pas été institué immédiatement par le Christ. À ce que le Christ a établi lui-même, il faut ajouter toutes les institutions apostoliques et ecclésiastiques qui se sont succédées jusqu’à aujourd’hui. Faut-il alors distinguer - d’une part ce qui serait essentiel, substantiel, immuable, comme remontant au Christ lui-même, qui constituerait la Tradition et, - d’autre part, tout le reste qui serait accidentel et sujet à changement, qui constituerait les traditions, et que les autorités de l’Église pourraient changer arbitrairement ?

Une telle distinction, qui pourrait paraître évidente dans l’abstrait, s'avère concrètement irréelle.

Tradition et traditions sont, de fait, inséparables. Le Christ, et les Apôtres sous son inspiration immédiate, ont établi les premières institutions de l’Église. Ensuite, les Apôtres, puis leurs successeurs, avec l’assistance du Saint-Esprit, ont maintenu, explicité et développé ces premières institutions, que ce soit en doctrine, en morale, en discipline, en Liturgie.
Tout cela constitue un seul corps vivant et très diversifié. La Tradition de l’Église se transmet dans les traditions et à travers les traditions. On peut distinguer dans l’abstrait, mais non pas séparer.
Par exemple, la liturgie eucharistique, dans ce qu’elle tient de son institution par le Christ, n’est pas séparable des rites divers par lesquels elle est pratiquée. C’est par les traditions que la Tradition divine et apostolique parvient jusqu’à nous de manière vivante, concrète et adaptée à chaque âge et à chaque époque.
Dans tout cet ensemble on peut distinguer et ordonner les éléments selon l’ancienneté, l’importance, l’universalité, l’autorité. L’histoire et la pratique de l’Église sont ici déterminantes et doivent nous garder des systèmes a priori. Non seulement ce qui est purement d’institution divine ou apostolique n’a jamais été modifié, mais de nombreux éléments d’institution patristique et ecclésiastique participent de cette immutabilité. Il y a là tout un ordre analogique, admirablement construit et fondé sur le roc du Christ.

Cela vaut en particulier pour la Liturgie. C’est la pratique de l’Église et l’histoire de la Liturgie, qui nous montrent ce que l’Église tient pour immuable, ce qu’elle tient comme accessoire, avec tous les intermédiaires possibles. Les changements, suppressions, innovations, adaptations, ont toujours été lents et respectueux du passé, conformes « aux normes et traditions des saints Pères ». Cela est plus facile à formuler dans le domaine de la doctrine et du dogme, où les théologiens ont savamment traité du “développement dogmatique”, développement qui, en ce domaine a été l’objet d’études approfondies. Le travail reste à faire dans d’autres domaines, mais cela ne doit pas empêcher de reconnaître la réalité du fait : il est beaucoup de choses dont l’institution ne vient pas du Christ lui-même, mais dont l’ancienneté, la constance et le rapport intime avec la Foi constituent comme partie intégrante de la Tradition immuable.
« La liturgie contenait des éléments tenus pour intouchables. Ainsi les mots et les actions de notre Seigneur sur le pain et le vin étaient de cette catégorie. Cependant, par la suite, on accorda la même vénération à des éléments de Tradition qu’aux institutions du Christ, le premier exemple étant le Canon romain. » [1]

Cette permanence dans la Tradition de l’Église ne doit pas être réduite à une simple continuité sociologique qui n’en est qu’une apparence. Ainsi, le fonctionnement ininterrompu des structures administratives, la possession et l’usage constant des biens ecclésiastiques, immobiliers ou culturels, peuvent être compatibles avec les plus grandes divergences liturgiques, dogmatiques et morales. L’étiquette ‘catholique’, le statut dans la société civile, le patrimoine peuvent demeurer dans un milieu social donné, mais dans le fond, ce n’est plus la même Tradition, ni la même Église.

Une autre erreur est de réduire la Tradition de l’Église à sa ‘cause efficiente’ en l’identifiant avec l’autorité hiérarchique, voire avec la personne même du Souverain Pontife, à qui on attribuerait un pouvoir discrétionnaire : être catholique, c’est obéir au Pape ou à l’évêque. Là encore, l’apparence sociologique peut rester sauve. Mais rompre la Tradition - et dès lors bouleverser les traditions - est au-delà des pouvoirs de la hiérarchie ecclésiastique. Quand le Pape promulgue un ‘nouveau’ dogme il ne fait que déclarer explicitement ce qui était déjà (implicitement) dans la Tradition. Les définitions dogmatiques présupposent les œuvres des Pères, des théologiens et le sens commun du peuple chrétien. De même, la Liturgie n’est pas au pouvoir discrétionnaire de la hiérarchie, ni même du premier hiérarque : il transmet, il ne fait pas la Tradition.


Il apparaît a posteriori, tout au long de l’histoire de l’Église, que la Révélation fait l’objet d’explicitations et que la Tradition subit des adaptations constantes, quant à l’enseignement de la doctrine, quant à la discipline et à la Liturgie. De par la fragilité humaine, il y a place pour l’enrichissement et le perfectionnement, mais il y a aussi place pour la détérioration et la défaillance. Dans des domaines, des lieux ou des temps particuliers, en lesquels l’indéfectibilité de l’Église n’est pas en jeu de manière propre et absolue, la Tradition de l’Église est susceptible de ruptures et de restaurations plus ou moins heureuses... La Tradition de l’Église, comme l’Église elle-même, ne peut, certes, défaillir. Mais ceci n’empêche pas des défaillances dans des lieux, des époques ou des matières particulières, car l’Église comporte aussi un aspect humain et elle souffre des défauts communs de l’humanité.

Comme toute réalité humaine la Tradition de l’Église est sujette à des changements. L’Église militante vit en ce monde et est soumise aux conditions politiques, économiques, culturelles, qui peuvent lui être favorables ou défavorables. L’Église veille toujours à se défendre contre les forces hostiles, contre celui qui, toujours, “cherche qui dévorer” ; mais il est des époques où elle jouit davantage de la possession pacifique de sa Tradition. Les hérésies, la dévotion des fidèles, les changements de la société entraînent des destructions, des restaurations, des développements, que ce soit dans le domaine dogmatique, dans la discipline, la vie spirituelle ou religieuse, et la Liturgie. Il appartient à la hiérarchie de l’Église, que ce soit de l’Église locale ou de l’Église universelle, de maintenir sa Tradition à la fois vivante et identique à elle-même. Elle approuve, confirme, éventuellement interdit ou purifie les modifications qui se sont introduites. En toutes matières son attitude constante a été de revenir aux sources, c’est-à-dire aux Pères, de se purifier des décadences, déformations et innovations :
« Nihil innovatur, nisi quod traditum est. » [2]
Dans le domaine liturgique les réformes et innovations imposées à l’Église universelle par le haut, par l’autorité centrale, ne sont apparues qu’au 20e siècle. Auparavant celle-ci n’était intervenue que pour corriger des déviations ou approuver des usages qui s’étaient introduits dans des Églises particulières.

Toute réalité vivante connaît nécessairement des changements. Mais il est des changements qui donnent un accroissement de vie ; il en est d’autres qui sont nocifs et conduisent à la mort. Un changement traditionnel se tient dans la ligne du principe et du développement authentique de la Tradition : il est fondé sur les exemples des anciens ; l’évolution est alors organique et homogène. Au contraire, un changement non traditionnel se situe en contradiction avec ce principe et avec l’ordre authentique et vivant de la Tradition.

***

L’ordre de l’année liturgique est un des éléments de la Tradition. Le temps est une dimension essentielle de la Liturgie, car celle-ci assume les réalités physiques; elle en fait des symboles qui conduisent aux réalités spirituelles et qui les contiennent. Par elles l’homme accède à un univers supra-sensible et surnaturel.
“Nous prenons le soleil et la lune avec une piété profonde comme des similitudes propres à signifier une réalité sacrée ; ainsi de toutes les autres créatures. […] Et si pour l'administration des sacrements, des similitudes sont prises, non seulement dans le ciel et dans les astres, mais encore dans les créatures inférieures, c'est par une certaine éloquence de la doctrine du salut : cette éloquence, propre à toucher ceux qui apprennent, les fait passer du visible à l'invisible, du corporel au spirituel, du temps à l'éternité.
La parole de Dieu […] a employé des similitudes mystiques pour signifier des réalités de manière figurée.” [3]

L’exemple le plus évident est celui de l’eau du baptême, signe de purification et d’illumination intérieures. La Liturgie assume les éléments de la nature dans leur vérité. Un sacrement confectionné avec de faux éléments (un liquide qui ne serait pas de l’eau, pour le baptême ; qui ne serait pas du vin pour l’eucharistie) serait invalide.

Or, le mouvement des astres, qui est sans doute l’œuvre la plus magnifique de l’ordre physique et qui domine tous les mouvements de la nature, fait partie de ces réalités assumées par la Liturgie.
Le temps est mesure du mouvement et donc aussi de celui de l’ensemble de la création. Dieu identifie tout dans son éternité et ordonne les temps selon le conseil de sa sagesse et de sa bonté. Ce conseil s’achève dans la manifestation de sa miséricorde dans son Fils immolé et glorifié avec son Église. La succession temporelle est comme un hymne, que Dieu « le chantre très sage » [4] se chante à lui-même.
L’ordre du temps au cours de l’année symbolise l’histoire du salut.
« Dieu, dès le commencement, a établi par le cours des astres tout l’ordre du temps dans la nature : les jours, les mois et les années. Leur mouvement périodique règle les saisons et ramène tour à tour les réveils de la vie, la verdure et les fleurs au printemps, les moissons de l’été, les fruits de l’automne, et enfin le repos de l’hiver, qui prépare de nouveaux réveils.
L’homme jouit de ce spectacle et de ces bienfaits que Dieu lui prodigue, et la Sainte Écriture les a célébrés : la grande et puissante action du soleil, luminare maius ; les phases de la lune, luminaire moindre, luminare minus ; l’armée innombrable des étoiles, différentes entre elles par leur clarté et l’éclat des rayons qu’elles nous envoient.
Ce ciel matériel et ses révolutions nous sont une figure d’un autre ciel, d’autres astres, d’autres splendeurs qui forment, par l’année liturgique, le cours de la vie de l’Église dans le temps.
L’ordre des fêtes les ramène comme des astres spirituels sur l’horizon des âmes. Elles apportent les lumières et les grâces ; elles ravivent et entretiennent sans cesse la sainteté, qui est la vie de l’Église. » [5]

Or c’est par les mouvements du soleil et de la lune que les hommes mesurent les autres mouvements de la nature. Ils sont la base du temps. La succession des jours est donc mesurée d’après le soleil et la lune (Cf. Gn 1,14). Comme la série de douze cycles lunaires ne correspond qu’imparfaitement avec l’année solaire, il en résulte diverses compositions dans les calendriers des différents peuples. L’Église a, elle aussi, son calendrier, issu du double héritage hébraïque et gréco-romain.

Cet excursus sur la Tradition et la valeur du temps nous a semblé nécessaire pour que l’on comprenne que le calendrier liturgique n’est pas un accessoire que l’on manipule au gré des humeurs des uns et des autres, ou des besoins de la diplomatie, fut-elle ecclésiastique.

Lire la seconde partie de cette étude...




[1] “The Liturgy contained elements handed on that were regarded as untouchable. Clearly the words and actions of our Lord with bread and wine fall into this category. However later, non Dominical, products of Tradition were also accorded such reverence, the prime example being the Roman canon.” Alcuin Reid, The Organic Development of the Liturgy, p.12-13.

[2] Sentence du pape saint Étienne, reprise dans le Commonitorium de saint Vincent de Lérins, §6.

[3] Saint Augustin, Epistulae, 55, 13 ; 14.

[4] Guigues Ier le Chartreux, Méditations, 4 = PL 153,607 ; coll. « Sources chrétiennes » no 308, Paris, 1983.

[5] Dom Gréa, La sainte liturgie, p.56.