« Considérons comment il nous faut être en présence de la Divinité et de ses Anges, et quand nous nous tenons debout pour psalmodier, faisons en sorte que notre esprit concorde avec notre voix. »

Translatio

19 octobre 2015

LA TRADITION



D'APRÈS LA THÉOLOGIE


Pour comprendre cette étude théologique, il faut avoir lu la première partie exposant la nature et les principes de toute tradition d’un point de vue philosophique. Cette première partie se trouve sur notre page CHRISTI REGNUM.

Lire la première partie : LA TRADITION d'après la Philosophie.

L’Église est traditionnelle
Les principes de la Tradition de l’Église
Cause finale
Cause efficiente
Cause matérielle
Objet
La Tradition de l’Église
L’ordre analogique de la Tradition
Les erreurs sur la Tradition de l’Église
La vie de la Tradition de l’Église

Les théologiens ont coutume d’entendre par ‘Tradition’ la partie non écrite de la Révélation, à savoir la prédication orale des Apôtres : “Le nom de tradition est assumé par les théologiens pour signifier seulement la doctrine non écrite.” [1] C’est en ce sens que l’utilise le Concile de Trente lorsqu’il enseigne : “Cette vérité et cette discipline sont contenues dans la Sainte Écriture et dans les traditions que les Apôtres ont reçues du Christ lui-même, ou qui, transmises comme de main en main, nous sont parvenues des Apôtres eux-mêmes” (DS 1501). Le Concile Vatican I fait de même : “Sont à croire de foi divine et catholique tout ce qui est contenu dans la parole de Dieu, qu’elle soit écrite ou transmise par tradition …” (DS 3011)

Mais quand on parle de ‘Liturgie traditionnelle’ ou de ‘tradition monastique’, il est clair que ce terme a un sens beaucoup plus large. Il arrive que des positions opposées se justifient en recourant pareillement à des ‘traditions’ ou à la ‘Tradition’, qualifiée d’immuable ou de vivante. Il apparaît que l’extension du terme de ‘tradition’ couvre une réalité beaucoup plus vaste que la partie non écrite de la Révélation.

Nous ne pouvons donc pas éluder la question de la notion de ‘tradition’ en général, dont on ne trouve pas d’exposition dans les traités de théologie, si ce n’est au sens mentionné plus haut. Le concept de tradition dans toute son acception ne se réduit pas à la doctrine révélée ou au Magistère, mais concerne toute la vie de l’Église



L’Église est traditionnelle


Comme toute société durable l’Église porte une tradition et vit d’une tradition. De même que l’Église est soumise aux conditions naturelles de la société humaine, tout en les transcendant, elle en assume le propriété d’être traditionnelle. Toute la vie de l’Église est transmise par tradition, toutes les institutions de l’Église sont traditionnelles.
Le christianisme est tradition dans sa source même puisqu’il émane du Jésus-Christ, Fils de Dieu, engendré et envoyé par le Père, qui a fait connaître aux hommes, par ses Apôtres (‘apôtre’ signifie ‘envoyé’) ce qu’il a entendu de son Père (Jn 8,26 ; 8,40 ; 15, 15) et leur a communiqué la filiation divine (Jn 1,12 ; 1 Jn 3,1).

L’Évangile de saint Luc commence par un appel à la tradition. Lc 1,1-2 : “Comme plusieurs ont entrepris de composer une relation des choses accomplies parmi nous, conformément à ce que nous ont transmis ceux qui ont été dès le commencement témoins oculaires et ministres de la parole.” C’est aussi par référence à la tradition qu’écrit S. Paul. 1Co 11,2 : “Je vous loue, [mes frères], de ce que vous vous souvenez de moi à tous égards, et de ce que vous retenez mes instructions (παραδόσεις) telles que je vous les ais données (tradidi, παρέδωκα)” ; 23 : “J’ai moi-même reçu du Seigneur ce que je vous ai transmis (tradidi, παρέδωκα ) ; 15,3 : “Je vous ai enseigné avant tout, comme je l'ai appris moi-même (Tradidi enim vobis in primis quod et accepi, παρέδωκα γὰρ ὑμῖν ἐν πρώτοις, ὃ καὶ παρέλαβον) .”
L’argumentation de saint Irénée contre les hérétiques repose principalement sur la conformité à l’enseignement reçu des apôtres et la continuité dans la hiérarchie.
“Telle est , frère bien-aimé, la prédication de la vérité, et tel et le caractère de notre salut, et telle est la voie de la vie que nous ont annoncée les prophètes, que le Christ a confirmé, que les apôtres ont transmis (tradiderunt), et l’Église le transmet (tradit) à ses fils dans l’univers entier.” [2]
“La marque distinctive du Corps du Christ, consiste dans la succession des évêques auxquels les apôtres remirent chaque Église locale ; parvenue jusqu'à nous, une conservation immuable des Écritures, impliquant trois choses: un compte intégral, sans addition ni soustraction, une lecture exempte de fraude et, en accord avec ces Écritures, une interprétation légitime, appropriée, exempte de danger et de blasphème.” [3]
Tertullien, dans le De praescriptione haereticorum, 19 explique que les hérétiques ne peuvent à bon droit citer les Écritures, car ils les lisent en dehors de l’Église et de sa Tradition [4].
Saint Jean Chrysostome se réfère à la prédication non écrite des Apôtres transmise par l’Église :
“Il est donc évident que les apôtres n’ont pas tout transmis par leurs écrits, mais beaucoup sans écriture et ces choses sont pareillement dignes de foi. C’est pourquoi nous croyons que la tradition de l’Église est également digne de foi ; c’est la tradition, ne cherche rien de plus.” [5]
Saint Basile utilise le terme de tradition non seulement pour la doctrine mais aussi pour les rites sacrés : “car, si nous essayions d’écarter les coutumes non écrites comme n’ayant pas grande force, nous porterions atteinte, à notre insu, à l’Évangile, sur les points essentiels eux-mêmes”. Il cite comme exemples : le signe de croix, se tourner vers l’Orient pour la prière, le texte de la Liturgie, la consécration de l’eau baptismale et de l’huile sainte [6].
Saint Augustin ne dit pas autrement:
“Pour les choses desquelles la Sainte Écriture n’a rien établi de certain, la coutume du peuple de Dieu ou les institutions des anciens tiennent lieu de loi.” [7]
Observons enfin que dans la vie concrète de l’Église la tradition dogmatique est inséparable de la tradition morale, disciplinaire et liturgique qui en est l’expression.



Les principes de la Tradition de l’Église


En suivant le même ordre d’exposé qu’en philosophie, mais en nous appuyant sur la Révélation et … la Tradition, il est aisé de dégager les principes de la Tradition de l’Église. Celle-ci ne peut être assimilée à une simple tradition humaine, mais, de même que la grâce ne détruit pas la nature, la Tradition de l’Église assume les principes de la tradition au sens naturel et nous retrouvons des principes analogues.

La différence fondamentale d’avec les traditions (purement) humaines est que sa cause exemplaire et originelle est le Christ, Verbe Incarné, ressuscité, actuellement vivant et régnant glorieusement au ciel. Le Christ n’est pas un homme du passé, un ancêtre, un mythe fondateur. Il est le principe et la source première et actuelle de la vie de l’Église et donc de sa Tradition. Il gouverne son Église par sa hiérarchie et la vivifie par les sacrements et sa présence réelle dans les âmes. La cause exemplaire coïncide avec la première cause efficiente agissant actuellement C’est ce qui entraîne l’indéfectibilité de la Tradition de l’Église dans son ensemble. Cette Tradition ne peut être ni déviée ni rompue, dans son universalité, disons-nous, ce qui n’empêche pas des déficiences partielles, locales et temporaires.


Cause finale

La cause finale ultime est la gloire de la Jérusalem céleste dans l’union consommée avec l’Époux divin. Mais en attendant cet avènement final, de même que le bien commun de la Cité est la communion dans la vie vertueuse, le bien commun de l’Église militante consiste dans la communion de vie mystique, morale et liturgique. Cette communion implique l’unité de foi, de gouvernement et de discipline.


Cause efficiente

La cause efficiente de la Tradition de l’Église est le Christ lui-même et, sous sa dépendance, la hiérarchie de l’Église dont la charge principale est de conserver et de transmettre la Tradition. Comme le dit saint Paul à Timothée : “O Timothée, garde le dépôt” (1 Tm 6,20). Mais, outre la voie hiérarchique, la transmission est le fait de tout chrétien, à commencer par la vie familiale. Ce n’est pas une découverte du 20e siècle. La hiérarchie a un pouvoir et une autorité sacrée.. Les simples baptisés n’ont pas cette autorité, mais, soit en vertu de l’autorité familiale (elle-même fondée sur le sacrement de mariage), soit de par les relations qui s’établissent spontanément entre chrétiens, la vie et le patrimoine de l’Église se transmettent. La Tradition peut même exceptionnellement demeurer vivante en l’absence de hiérarchie, comme ce fut la cas au Japon entre le 16e et le 19e siècle. Il s’établit alors des liens de filiation et de paternité, fondés sur l’initiative libre d’un sujet qui se place sous l’autorité d’un frère qui ne lui est pas supérieur du point de vue hiérarchique.

Le Christ étant premier principe de cette Tradition, celle-ci est en soi indéfectible, mais cela n’exclut pas les déficiences particulières. L’Église connaît les déficiences humaines. Son indéfectibilité ne peut garantir chacun des actes des membres du Christ, même des membres de la hiérarchie.


Cause matérielle

Comme pour toute tradition en général la réception de la Tradition de l’Église est un acte humain libre, qui ne saurait être aveugle et irrationnel, mais qui implique l’intelligence et la volonté, perfectionnées par les vertus théologales, d’où découlent la piété et l’obéissance envers l’Église. La réception de la Tradition est un acte libre, qui s’accompagne d’un jugement sur le témoin de cette Tradition et son témoignage, sur son acte de transmettre. Mais, d’autre part, ce jugement résulte d’une soumission à l’autorité de l’Église. Si cette réception était un acte autonome, il ne serait plus réception de la Tradition mais jugement propre. Comment cet acte peut-il être intelligent et libre tout en conservant l’obéissance et la piété qui, semble-t-il, exigent une réception a priori, sans examen ni discussion ?

Au niveau le plus fondamental la réception de la Tradition est un acte de foi par lequel le chrétien adhère à la Révélation divine qui lui est transmise par l’Église. L’objet de la foi n’est pas la doctrine de l’Église, mais Dieu lui-même. L’autorité à laquelle on adhère est l’autorité de Dieu qui se révèle par le ministère de l’Église. Dieu est à la fois ce que l’on croit et celui que l’on croit. Les théologiens en ont donné l’explication suivante [8]. L’acte de foi ne repose pas sur un raisonnement philosophique, historique ou apologétique ; il ne serait alors qu’une conclusion rationnelle et ne reposerait pas sur l’autorité de Dieu. Mais il n’est pas non plus aveugle et irrationnel ; ce serait alors un acte humainement infirme. Il implique à la fois un exercice de la raison et une réception de l’autorité de Dieu. Ces deux choses sont simultanées. Il n’y a pas un raisonnement procédant de la reconnaissance de l’autorité de Dieu (dans l’enseignement de l’Église) à l’adhésion au contenu de cet enseignement. Dans un même acte, impliquant à la fois l’intelligence et la volonté mue par la grâce, le croyant accepte - et reconnaît dans l’enseignement de l’Église - l’autorité de Dieu qui révèle et le contenu de la révélation. Les raisonnements philosophiques et apologétiques disposent à cet acte, mais ils n’en sont pas la cause déterminante. En présence d’une doctrine contraire à la foi, cette adhésion ne se produit pas. Non que le croyant ait choisi par lui-même ce qui lui plaît et ce qui lui déplaît ! Mais il n’y a plus la motion de la grâce, et l’intelligence, préalablement formée par la foi, voit la contradiction entre le nouvel enseignement et la Révélation reçue jusqu’alors par tradition. Un simple chrétien, sans formation théologique, refusera d’instinct une hérésie, sans le recours à de savants raisonnements dont il est incapable.

Outre la Révélation proposée par l’Église comme telle sa Tradition contient tout un ensemble de doctrines, de lois et coutumes, de pratiques liturgiques et sacramentelles. Cette Tradition n’est pas reçue de par l’autorité de Dieu qui révèle mais de par l’autorité propre de l’Église. La réception de cette Tradition découle de la foi, mais la foi ne suffit pas. Il faut y ajouter l’obéissance et la piété envers l’Église et sa hiérarchie. Certains théologiens parlent de ‘foi ecclésiastique’. La question est disputée. Toujours est-il que la réception de la Tradition découle de la foi, mais n’est pas un acte de foi. Ce n’est pas non plus un acte d’adhésion libre et facultatif, résultat d’un raisonnement ou d’un libre examen, discutant tout ce qui ne serait pas purement et simplement révélé. En vertu de sa foi, par l’exercice des vertus de piété et d’obéissance envers l’Église, mais aussi par l’exercice de ses facultés intellectuelles, le fidèle simultanément reconnaît l’autorité de l’Église et accepte ce qu’elle transmet - sous forme d’enseignement, de prescription, d’indication, de pratique - comme garanti par cette autorité, et selon la mesure de cette autorité, car tout dans la Tradition n’est pas de même valeur ni de même permanence.
Il n’y a donc pas libre examen, ni discours ou processus de reconnaissance de l’autorité à réception de ce qu’elle transmet, mais, dans un même acte, reconnaissance de l’autorité et réception de ce qui est transmis. Et, de même que, par la foi, le fidèle a la capacité de repousser l’hérésie, il a, de par sa piété envers l’Église et sa réception antérieure de la Tradition, le moyen de discerner ce qui est contraire à la Tradition, sans forcément avoir les capacités théologiques pour justifier scientifiquement son refus. On peut donc dire que la Tradition est « vie dans l’Église de l’Esprit-Saint qui communique à chaque membre du Corps du Christ la faculté d’entendre, de percevoir et de reconnaître la vérité dans sa propre lumière et non dans celle de l’intelligence humaine » [9], « faculté de connaître la vérité dans l’Esprit saint » [10].


Objet

Dans l’ordre naturel on distingue selon l’objet les traditions d’ordre spéculatif, moral et artistique. La Tradition de l’Église comprend ces trois types de traditions.

À l’ordre spéculatif correspond la vie contemplative, et, plus généralement, la vie spirituelle, les actes des vertus théologales de foi, d’espérance et de charité. Celles-ci sont un don immédiat de Dieu et ne sont donc pas immédiatement objet de tradition : c’est Dieu qui s’adresse immédiatement à chacun dans le secret de son cœur. Chaque fidèle est en union avec le Christ sans aucun intermédiaire. Mais l’Église joue ici un rôle instrumental par l’annonce de l’Évangile, en donnant, par tradition, les énoncés de la foi et, plus généralement, toute la doctrine chrétienne qui nourrit l’intelligence et permet l’exercice de la foi. En ce monde l’union à Dieu requiert le langage humain et donc la tradition doctrinale. Tel est l’objet du pouvoir magistériel qui appartient à la hiérarchie. De plus, la vie chrétienne, de manière ordinaire, ne se développe convenablement que si le chrétien est accompagné, guidé par un ‘ancien’ qui a une expérience plus avancée de cette vie. Cette ‘guidance’ ou ‘paternité spirituelle’ n’est pas d’ordre hiérarchique mais charismatique. Plus généralement encore toute activité non hiérarchique de diffusion de l’Évangile, tout enseignement, tout exemple et exhortation est de cet ordre.

À l’ordre moral et politique correspond le gouvernement de l’Église. Il s’agit de la tradition disciplinaire qui regarde la vie des Églises, des communautés et leurs relations avec les personnes. Ce pouvoir, appelé pouvoir de juridiction ou pouvoir canonique, est aussi détenu par la hiérarchie.

À l’ordre artistique correspond l’activité liturgique qui réalise le sacré dans la matière sensible. La Tradition liturgique, laquelle est double. Elle comprend tout d’abord la tradition des pouvoirs et des caractères sacramentels. Cette tradition se transmet par le pouvoir d’ordre. Elle comprend aussi la tradition de l’art liturgique dans toute son extension, à savoir la discipline et la pratique de Liturgie. Cette tradition ne se réduit pas à une simple discipline canonique car elle implique toute une pratique qui se transmet par un apprentissage vivant.



La Tradition de l’Église


L’ordre analogique de la Tradition

L’unité des traditions et de la Tradition apparaît éminemment dans la Tradition de l’Église. On doit distinguer :
  • tradition divino-apostolique : ce que le Christ et les Apôtres, sous son inspiration immédiate, ont établi, dont une partie seulement est consignée dans l’Écriture Sainte ;
  • tradition apostolique : ce que les Apôtres ont institué de leur propre chef ;
  • tradition ecclésiastique : ce qui a été institué par l’Église après les Apôtres.

On pourrait croire que seule la tradition divino-apostolique constitue la Tradition immuable. Il est de bon ton aujourd’hui de mépriser la tradition ecclésiastique pour en revenir au ‘pur Évangile’. C’est oublier que ces trois traditions constituent un seul corps et sont inséparables. C’est par la tradition ecclésiastique que la tradition divine et apostolique parvient jusqu’à nous de manière vivante, concrète et adaptée à chaque âge. Le Christ gouverne son Église par sa hiérarchie, conformément à la sagesse divine qui « gouverne les inférieurs par les supérieurs » [11].

La tradition ecclésiastique assume la tradition divino-apostolique et la tradition humano-apostolique, mais elle comporte une foule d’éléments purement ecclésiastiques, parmi lesquels il faut distinguer les éléments selon l’ancienneté, l’importance la matière, la plus ou moins grande universalité. Ce qui est absolument universel est d’origine apostolique, même si nous n’en avons pas toujours les sources écrites. Les choses les plus anciennes sont en général les plus universelles car elles se sont transmises à partir d’une source commune.

Les traditions que le Christ et les Apôtres n’ont pas instituées ne sont pas méprisables et accessoires. Comme pour la tradition naturelle, celle de l’Église se transmet dans les traditions et à travers les traditions. On peut distinguer, non pas séparer. La liturgie eucharistique dans ce qu’elle tient de l’institution par le Christ, n’est pas séparable des rites divers par lesquels elle est pratiquée. Il apparaît dans l’histoire de l’Église que non seulement ce qui est d’institution divine ou apostolique n’a pas été modifié, mais de nombreux éléments d’institution patristique et ecclésiastique participent de cette immutabilité.

Les traditions sont d’autant plus immuables qu’elles sont anciennes et de plus grande valeur. L’analogie a ici toute son importance. Il est des éléments qui, considérés de manière abstraite et absolue, pourraient sembler d’importance négligeable (par exemple, la langue liturgique) ; référés à l’histoire et à la Tradition, ils sont la marque de l’unité de l’Église dans le temps, et de la communion avec les Pères. Si ce lien de Tradition et de communion est brisé, l’unité de l’Église elle-même est brisée car l’Église se coupe de son histoire et de son origine. La Tradition se trouve donc aussi dans les détails des traditions, que les Pères du Concile de Trente n’ont pas omis de considérer (Cf. DS 1051) :

Certains Pères revinrent sur les traditions écrites et non écrites, essentielles ou accessoires […] L’évêque de Fano avança encore que les traditions ne pouvaient se placer sur le même pied que les Écritures, parce qu’elles variaient, bien qu’elles fussent inspirées par le Saint-Esprit. […] Un des commissaires, l’évêque de Bitonto Mussi, lui riposta que les traditions que l’on se proposait de définir procédaient du Saint-Esprit comme l’Écriture, et que par conséquent elles devaient être retenues pari pietate affectu.
[...] Devait-on le même respect aux traditions divines qui intéressent la foi, les sacrements et les mœurs qu’aux traditions ecclésiastiques secondaires de liturgie, du culte des saints, des jeûnes, etc. ?
[12]

Si bien que la séparation entre Tradition et traditions est irréelle et irréaliste.

Il semble que nous ayons été amenés par le développement de notre théologie, et peut-être par les nécessités de la polémique, à distinguer d’une manière trop radicale et qui ne souffre pas d’entre-deux, d’une part un ordre de choses divinement déterminées, et, d’autre part, une discipline qui serait du domaine d’un droit purement positif et ecclésiastique, d’un droit de circonstances et d’opportunité. Mais n’y a-t-il pas, entre les deux, faisant la jonction des deux, un domaine considérable où les réalités venant du Seigneur lui-même sont soumises au pouvoir canonique de l’Église ; où beaucoup de choses ne représentent ni de formelles déterminations du Christ, ni de simples faits d’un droit tout positif et variable, mais des traditions ecclésiastiques. [13]

L’unité de la Tradition dans la diversité des traditions ne se trouve pas seulement selon l’origine et (tradition divine, apostolique ecclésiastique). Elle se trouve également selon l’extension de l’Église.
L’Église est universelle et diverse, car elle est composée d’Églises particulières. Il en est de même de la Tradition. Chaque Église particulière a sa tradition propre. Analogiquement il en est de même de toutes les petites ‘Églises’ ou familles spirituelles et religieuses qui constituent l’Église. C’est au sein de ces Églises que se transmet la Tradition de l’Église universelle. Elles ont toutes leurs traditions propres, vénérables et respectables, mais évidemment à un degré bien moindre que la Tradition de l’Église universelle.


Les erreurs sur la Tradition de l’Église

On peut reprendre, en les appliquant à l’Église, les erreurs exposées sur la tradition en général.

L’erreur quant à la cause finale consistera à chercher une certaine prospérité, un certain succès mondain en ‘sacrifiant’ la Tradition considérée comme gênante. L’‘apostolat’, l’’action missionnaire’, la ‘réponse aux attentes du monde’ servent de justification à l’abandon du patrimoine de l’Église. L’erreur inverse consisterait à ignorer la situation du monde dans lequel vit l’Église aujourd’hui et les besoins du peuple chrétien. Mais on ne voit pas en quoi une juste compréhension de la Tradition serait un obstacle.

L’erreur qui réduit la Tradition de l’Église à son sujet consiste à confondre la permanence de l’Église avec sa continuité sociologique. L’appartenance administrative à l’Église et l’étiquette ‘catholique’ tiennent lieu de Tradition et se trouvent compatibles avec les plus grandes divergences liturgiques, dogmatiques et morales. On apprendra alors que la majorité des ‘catholiques’ français ne croit plus au dogme trinitaire. La considération exclusive des conditions de vie du peuple chrétien, des mutations du monde et de la diversité des cultures prennent le pas sur l’unité de la Tradition, laquelle est révisée au point d’être ‘relue’ à la lumière des idéologies contemporaines.

Réduire la Tradition de l’Église à la cause efficiente consiste à l’identifier avec l’autorité, autrement dit avec la personne du Souverain Pontife, le Saint-Siège ou la hiérarchie, à qui on attribue un pouvoir discrétionnaire : être catholique, c’est obéir au Pape ou à l’évêque, un point c’est tout. C’est oublier que la charge du Souverain Pontife et de la hiérarchie est de maintenir vivante la Tradition, non de la faire. Opérer une rupture de la Tradition est au-delà de leur pouvoir.
« Car le Saint-Esprit n'a pas été promis aux successeurs de Pierre pour qu'ils fassent connaître sous sa révélation une nouvelle doctrine, mais pour qu'avec son assistance ils gardent saintement et exposent fidèlement la Révélation transmise par les apôtres, c'est-à-dire le dépôt de la foi. Leur doctrine apostolique a été reçue par tous les vénérables pères, vénérée et suivie par les saints docteurs orthodoxes. » [14]
Cet énoncé dogmatique peut aisément être étendu à l’ensemble de la Tradition : l’autorité des successeurs de Pierre ne leur a pas été donnée pour établir une nouvelle Tradition mais pour maintenir, protéger et transmettre ce qu’ils ont reçus. Les définitions dogmatiques ne sont pas des inventions ni même des découvertes des souverains pontifes. Elles ne font qu’exprimer ce qui était déjà présent dans la Révélation et elles présupposent les œuvres des Pères, des théologiens et le sens commun du peuple chrétien.

Du point de vue de l’objet, l’erreur consiste à réduire la Tradition de l’Église de manière univoque en réduisant sa richesse à un modèle unique censé être idéal. Cette erreur peut consister à tout réduire aux institutions du Christ lui-même, à l’Église primitive - erreur stigmatisée par Pie XII sous le nom d’archéologisme -, ou bien à une époque idéale particulière en repoussant la vie et l’explicitation ou l’évolution. Un exemple d’une telle attitude serait de rejeter les définitions dogmatiques postérieures au VIIe Concile Œcuménique. S’en tenir à un siècle particulier, ou bien aux années trente, ou aux années cinquante relèverait de la même erreur. On réduit et on immobilise ainsi la Tradition en la séparant de la vie de l’Église.


La vie de la Tradition de l’Église

L’Église étant vivante, sa Tradition l’est également. Ce qui a été dit de la vie ou de l’évolution organique ou homogène de la tradition en général vaut éminemment ici, étant sauves les propriétés de l’Église Corps mystique du Christ. En effet, la Tradition de l’Église, comme l’Église elle-même, ne peut défaillir. Mais ceci n’empêche pas des défaillances dans des lieux, des époques ou des matières particulières, car l’Église est humaine et souffre des défauts de l’humanité.
L’immutabilité de la Tradition doctrinale, et le progrès dogmatique a déjà été l’objet des études des théologiens et des définitions de l’Église [15]. Dans d’autres matières, par contre, le Magistère ne s’est pas prononcé et il ne semble pas que la théologie ait produit quelque étude.
Du point de vue du sujet et de la matière, c'est-à-dire de l’état concret et des conditions du peuple chrétien, la Tradition de l’Église est vivante. Il apparaît a posteriori que la Révélation est objet d’explicitation et que la Tradition subit des adaptations constantes, selon les conditions des hommes, quant à l’enseignement de la doctrine, la discipline et la Liturgie. Au cours du temps la Tradition de l’Église est explicitée, adaptée, objet d’évolution, tandis que la cause exemplaire demeure intangible. Dans des domaines, des lieux ou des temps particuliers, en lesquels l’indéfectibilité de l’Église n’est pas en jeu de manière propre et absolue, la Tradition de l’Église est objet de perfectionnement ou de diminution ; elle demeure ou elle se corrompt ; elle est brisée ou restaurée.
La Tradition ne procède pas seulement de la cause exemplaire première qui est le Christ ; il y a tout un ordre de causes qui se prolonge dans l’histoire. Un changement est traditionnel s’il conserve essentiellement et formellement ce qui a été auparavant institué. Ce qui brise ou sépare violemment n’est pas traditionnel. On doit rappeler ce que dit saint Thomas de la loi en général en ST I-II, 97,a2 :
La modification même de la loi, en tant que telle, nuit quelque peu au salut commun. Car pour assurer l'observation des lois, l'accoutumance a une puissance incomparable, à ce point que ce qu'on fait contre l'habitude générale, même s'il s'agit de choses de peu d'importance, paraît très grave. C'est pourquoi lorsque la loi est changée, la force coercitive de la loi diminue dans la mesure ou l'accoutumance est abolie. C'est pourquoi on ne doit jamais modifier la loi humaine, à moins que l'avantage apporté au bien commun contrebalance le tort qui lui est porté de ce fait. Ce cas se présente quand une utilité très grande et absolument évidente résulte d'un statut nouveau, ou encore quand il y a une nécessité extrême résultant de ce que la loi usuelle contient une iniquité manifeste, ou que son observation est très nuisible. Ainsi est-il noté par Justinien que « dans l'établissement d'institutions nouvelles, l'utilité doit être évidente pour qu'on renonce au droit qui a été longtemps tenu pour équitable.

Ce qui vaut de la loi vaut aussi pour la Tradition.

Les causes de changements sont du côté de la cause matérielle : conditions de la société temporelle, qui sont favorables ou défavorables à l’Église, hérésies à combattre qui provoquent à une plus grande explicitation. L’autorité de l’Église ne provoque pas les changements ; elle se contente de permettre, d’approuver, de confirmer, éventuellement d’interdire, de purifier ce qui s’est mis en place et n’est pas conforme à la Tradition.

Une difficulté spéciale est apparue vers la fin du XXe siècle. On considère que les textes, les prescriptions morales, canoniques ainsi que les coutumes liturgiques doivent être ‘réinterprétés’, ‘relus’, ‘actualisés’ en fonction de l’expérience de la vie de l’Église et des communautés chrétiennes. Tous les changements sont alors justifiés au nom d’une ‘tradition vivante’ qui ne conserve en définitive que l’origine historique, l’unité d’une ‘communion’ existentielle sans principes ni définitions, la continuité d’une expérience commune dans le temps et dans l’espace. Cette manière de concevoir la Tradition est étrangère à la pensée et à la pratique de l’Église depuis les origines. Elle provient de l’influence de la philosophie existentialiste du langage. Sous des termes identiques on ne parle plus de la même chose.

En toutes matières l’Église s’est toujours efforcée de revenir aux Pères et aux sources, de se purifier des innovations : « nihil innovatur, quod traditum est. ». C’est pourquoi il faut distinguer - un changement traditionnel qui demeure dans la ligne de la cause exemplaire fondatrice et de l’ensemble de l’arbre qui en est issu, changement qu’on peut qualifier d’évolution organique et homogène - un changement non traditionnel, en rupture avec cet ensemble, ne gardant éventuellement l’unité qu’avec quelque élément. Il ne conserve pas l’unité avec toute la chaîne de la Tradition à travers les siècles [16].
Pour se situer dans le droit fil de la tradition, il ne suffit pas d’en rester à ce qui s’est toujours fait. Il s’agit bien plutôt de garder une relation vivante avec Celui vers lequel remonte le chemin de la vie, le Christ. Chose impossible si l’on néglige les chaînons vivants de la tradition. (...) La tradition est un tout, un ensemble cohérent, non la pensée d’un individu érigée en système.[17]




[1] Saint Robert Bellarmin, Disputationes de controversiis christianae adversus huius temporis haereticos.

[2] Saint Irénée, Démonstration de la prédication évangélique, 98.

[3] Saint Irénée, Adversus Haereses, IV, 33, 8.

[4] « Ergo non ad scripturas provocandum est nec in his constituendum certamen in quibus aut nulla aut incerta victoria est aut parum certa. Nam etsi non ita evaderet conlatio scripturarum ut utramque partem parem sisteret, ordo rerum desiderabat illud proponi quod nunc solum disputandum est: quibus competat fides ipsa, cuius sint scripturae, a quo et per quos et quando et quibus sit tradita disciplina qua fiunt christiani. Ubi enim apparuerit esse veritatem disciplinae et fidei christianae, illic erit veritas scripturarum et expositionum et omnium traditionum christianarum. »

[5] Saint Jean Chrysostome, Homélies sur 2 Th 4, §2, PG 62,488 = RJ 1213

[6] Saint Basile, Sur le Saint-Esprit, c.27.

[7] "In his enim rebus de quibus nihil certi statuit Scriptura divina, mos populi Dei, vel instituta maiorum pro lege tenenda sunt." Saint Augustin, Lettre 36, c.1, PL 33, 136. Ce texte est repris par Amalaire, De ecclesiasticis officiis, IV, 37.

[8] Nous renvoyons ici simplement aux commentaires thomistes de la II-II,1, que nous ne faisons que résumer.

[9] Léonide Ouspensky, Théologie de l’icône, p.118.

[10] Léonide Ouspensky, Théologie de l’icône, p.118.

[11] Saint Thomas d’Aquin, Summa Theologica I, 103, a6.

[12] Hefele & Leclercq, Histoire des conciles, IX, p.266-268

[13] Yves Congar, Faits et problèmes à propos du pouvoir d’ordre et des rapports entre le presbytérat et l’épiscopat, in La Maison-Dieu, 1948, n.14, p.126. cf. Charles Journet, L’Église du Verbe Incarné I, p.147-148.

[14] Concile Vatican I, Constitution Pastor aeternus, DS 3070.

[15] Saint Vincent de Lérins, Commonitorium, c. 23 ; Saint Thomas d’Aquin, Summa Theologica, II-II, 1, a.7 ; Ambroise Gardeil, Le donné révélé et la théologie, Les problèmes, Le développement du dogme.

[16] On peut douter de la légitimité de lois qui prétendent abolir des traditions plus que millénaires, comme le jeûne eucharistique ou des jours de fête remontant aux premiers siècles.

[17] Gabriel Bunge, Évagre le Pontique : Traité Pratique, Éditions de Bellefontaine SO n°67, p. 261. Voir également du même auteur : Sur les traces des saints Pères c. 2-3 ; Vases d’argile, c. 1.