« Considérons comment il nous faut être en présence de la Divinité et de ses Anges, et quand nous nous tenons debout pour psalmodier, faisons en sorte que notre esprit concorde avec notre voix. »

Translatio

16 juin 2016

LES ICÔNES

Qu’est-ce que l’icône : fondement théologique
L’Incarnation
Le nom de l'icône
L'objet de l'icône : la Sainteté
L'objet de l'icône : la Vérité
Icône et doctrine sacrée

Principes de l’écriture de l’icône

Valeur liturgique de l’icône
La vénération de l'icône
Le pouvoir sanctifiant de l’icône

Le Christ pantocrator, cathédrale de Cefalù, Italie 12e siècle

Le terme d’icône évoque le plus souvent un certain style d’image orientale, qui actuellement devient de plus en plus à la mode en Occident, apprécié par les uns, décrié par les autres. On voit ordinairement l’icône comme liée à l’art d’une époque, à une culture particulière, non plus au Christianisme et à la foi. Elle est devenue un objet de décoration dans les églises ou dans les domiciles des croyants, mais on ne sait pas très bien, au fond, ce qu’elle est intimement ; à la limite, on en vient à appeler icône toute image religieuse collée sur une planchette [1]...

Il vaut la peine d’aborder l’icône selon une approche doctrinale, afin d’appréhender sa nature liturgique propre, et non seulement son usage comme simple objet de décoration. Les principes que l’on va découvrir de ce point de vue s’appliquent tout aussi bien aux fresques, aux mosaïques, aux enluminures, aux statues, etc.


Qu’est-ce que l’icône : fondement théologique

L’Incarnation

L’icône est fondée sur le mystère de l’Incarnation. Le Christ est un personnage historique, non un Christ universel et abstrait, ‘évoluteur’ de l’Univers. L’ultime définition de ce mystère a été donnée par le Concile de Chalcédoine : « Un seul et même Christ, Fils, Seigneur, l'unique engendré, reconnu en deux natures, sans confusion, sans changement, sans division et sans séparation, la différence des natures n'étant nullement supprimée à cause de l'union, la propriété de l'une et l'autre nature étant bien plutôt gardée et concourant à une seule personne et une seule hypostase, un Christ ne se fractionnant ni se divisant en deux personnes, mais un seul et même Fils, unique engendré, Dieu Verbe, Seigneur Jésus Christ, selon que depuis longtemps les prophètes l'ont enseigné de lui, que Jésus Christ lui-même nous l'a enseigné, et que le Symbole des pères nous l'a transmis. » [2]




Le Christ est l’image du Père. Par l’Incarnation il est devenu visible et donc représentable par une image matérielle, alors que la divinité est irreprésentable. La nature divine n’est pas visible, mais l’icône représente non pas la nature mais une personne divine, la seconde Personne de la Trinité, le Verbe incarné et devenu visible, sans mélange ni division. L’icône est donc liée à la personne, et l’Incarnation rend caduques les interdits de l’Ancien Testament. Par suite, il y a des icônes figurant directement l’Incarnation, c'est-à-dire des icônes de la Vierge mère de Dieu (Theotokos), toujours représentée avec son Fils en ses bras ; des icônes retraçant des mystères de la vie du Christ sur terre ; également des icônes des saints, puisque le Christ divinise l’humanité en reproduisant ses traits dans les âmes des saints.

« Pour nous tous, le visage découvert, réfléchissant comme dans un miroir la gloire du Seigneur, nous sommes transformés en cette même image, de plus en plus resplendissante, de par l’esprit du Seigneur. » (2 Co 3, 18)

L’icône est à la fois semblable et dissemblable à son modèle. Elle est « une ressemblance qui porte la marque de son modèle tout en étant différente de lui en quelque chose. » Elle est « une ressemblance, un exemple et une figure de quelque chose, elle montre en elle-même ce qui est représenté » mais « ne ressemble pas en tous points au modèle ». [3]


Le nom de l'icône

C’est le nom inscrit sur l’icône qui la sanctifie et assure le lien sacré entre l’image et celui qu’elle représente :

« La grâce divine est donnée aux matières par l’imposition du nom de ceux qu’elles représentent. » « Obéis à la tradition de l’Église et admets que l’on se prosterne devant les images sanctifiées par le nom de Dieu et des amis de Dieu, et qui sont pour cette raison recouvertes de la grâce de l’Esprit-Saint. » [4] 

L’image est désignée par le même nom que ce qu’elle représente : « Aussi les noms qui désignent Jésus-Christ désignent-ils aussi son image. Et si nous disons que le Christ est ‘Seigneur de gloire’, tout autant nous appelons son image ‘Seigneur de gloire’ ; si nous disons que le Christ est ‘sagesse et force de Dieu’, tout autant nous appelons son image ‘sagesse et force de Dieu’. […] Il n’est aucun des noms que l’Écriture inspirée donne au Sauveur qui ne puisse s’appliquer aussi à son image. »
« Les empreintes sont multiples, mais le Christ est unique et non multiple ; le Seigneur est le même et non diversifié. De même en effet que le nom de ‘Dieu’ ou de ‘Seigneur’ s’appliquait à la Nature divine - qu’on ne saurait répartir entre les trois personnes -, de même ici, les différents types concernent une même forme invoquée par un Nom unique. » [5]
« En leur donnant un nom défini nous les relions au prototype ; en les embrassant et en les vénérant avec respect nous recevons la sanctification. » [6]
« Comment pourrait-on distinguer la gloire dont jouit ce qui est nommé de celle du nom qu’on lui donne, comment donner à l’une la vénération qui lui convient et lui refuser la vénération due à l’autre ? Il s’agit bien ici de relation, car le nom est en relation avec ce qui est dénommé - en cela nous ne brisons pas l’unité de la révélation. » [7]

L'objet de l'icône : la Sainteté

Ce n’est pas un homme ordinaire qui est représenté sur l’icône, mais un homme en tant qu’il participe de la divinité, donc une chair transfigurée, non une chair souillée et passionnée. Tout comme Dieu lui-même, la sainteté n’est pas de soi visible ; elle est néanmoins indiquée « par un langage pictural institué par l’Église et joint au strict réalisme historique. » [8] Elle doit être une image de la beauté intérieure. L’ordre et l’harmonie intérieurs sont aussi représentés dans l’attitude du personnage et le mouvement de son corps. L’icône est un témoignage à la fois de l’abaissement de Dieu vers l’humanité et de l’élan de l’homme vers Dieu.

L'objet de l'icône : la Vérité

L’icône doit correspondre au texte sacré ou à la vie du saint. L’icône s’en tient exclusivement aux traits historiques qui caractérisent la personne représentée. Il n’y pas de place pour l’imagination, la fantaisie, ni même pour un modèle vivant. C’est pourquoi les images du Père et du Saint-Esprit sont fausses. La Trinité n’est concevable qu’à travers l’Incarnation du Verbe. Une icône du Père rassemblerait artificiellement des manifestations divines tirées de l’économie du Salut. La génération du Verbe, elle aussi, est irreprésentable. Une telle icône serait un anthropomorphisme. Sont irrecevables également les icônes trinitaires non référées à un événement historique par lequel le Mystère est manifesté. La connaissance de la Trinité s’acquiert, en effet, non par un enseignement spéculatif, mais par une expérience intérieure vivante de la Foi en Jésus-Christ et de la vie chrétienne. L’origine des images du Père et du Saint-Esprit semble relever de la tentation permanente de l’idolâtrie : celle de vouloir représenter la divinité elle-même par des images ou des notions anthropomorphiques. Par contre, l’image de l’hospitalité d’Abraham – interprétée dans le sens d’une préfiguration de la Sainte Trinité, peut-être reçue comme représentant néanmoins un fait historique révélé.

Voir notre notice sur L’iconographie de la Trinité.


La Theotokos Pelagonitissa du Sinaï, 6e siècle
L'icône et la doctrine sacrée

L’icône transmettant le Mystère révélé par voie d’image est analogue à la Doctrine Sacrée. L’image visible équivaut à l’image verbale.
« Aux yeux de l’Église, l’icône n’est donc pas un art illustrant la Sainte Écriture ; elle est un langage qui lui correspond, qui lui est équivalent, correspondant non à la lettre de l’Écriture, ni au livre même en tant qu’objet, mais à la prédication évangélique, c'est-à-dire au contenu même de l’Écriture, à son sens, tout comme les textes liturgiques. C’est pourquoi l’icône joue dans l’Église le même rôle que l’Écriture, elle a la même signification liturgique, dogmatique, éducative. » [9]

« L’unité de l’image liturgique et de la parole liturgique a une importance capitale, car ces deux modes d’expression constituent une sorte de contrôle l’un pour l’autre. » [10]
Écriture et image sacrée découlent toutes deux de la Pentecôte.


Principes de l’écriture de l’icône

L’icône est une prière en image. L’art de l’icône est donc non seulement un art religieux, mais un art sacré, c’est-à-dire proprement cultuel, liturgique. « L’icône s’affirme indépendante et de l’artiste et du spectateur, et suscite non pas l’émotion […] mais l’avènement du transcendant dont elle atteste la présence. L’artiste s’efface derrière la tradition qui parle. L’œuvre d’art devient le lieu théophanique devant lequel il n’est plus possible de rester un simple spectateur ; l’homme se prosterne dans l’acte d’adoration et de prière. » [11] L’artiste qui « écrit » une icône s’y prépare dans la prière, le silence et le jeûne. Écrire une icône est un acte sacré, liturgique.

L’art de l’icône est une tradition, non seulement artistique et technique, mais encore dogmatique, au même titre que la Tradition orale ou écrite. Il y a des ‘canons’, c'est-à-dire des règles, des modèles obligatoires selon les sujets, bien que les manuels ne les présentent pas sous forme de canons mais sous forme de documentation. Le canon n’est pas une loi rigide, un code juridique, mais une orientation, une norme intérieure, non circonscriptible par une définition. La note personnelle de l’artiste doit se couler dans ce moule et non pas travailler à sa fantaisie selon une inspiration incontrôlée. En observant le canon, l’artiste s’insère personnellement dans la vie de l’Église. Il introduit son ouvrage dans l’acte liturgique.

Il ne s’agit pas de reproduire la nature, telle que nous la connaissons, mais d’en donner une image transfigurée par la vie spirituelle, saisie et assimilée par l’âme, pétrie d’intériorité. La représentation n’est pas réaliste et ne veut pas l’être, car elle doit manifester l’impassibilité, l’harmonie et l’unité du Christ ou de la personne sanctifiée. Les proportions naturelles des personnages ne sont donc pas conservées. Le saint fait face obligatoirement au spectateur pour que celui-ci le prie, deviennent adorateur ; le profil serait un début d’absence, un signe d’éloignement, de refus.

La composition iconographique ne tient pas compte des proportions. Les mondes végétal et animal, quand ils sont représentés, le sont davantage par allusion, par insinuation à l’aide de formes extraordinaires, stylisées à l’extrême. Le monde environnant, rénové par la grâce, change d’aspect, devient ordonné et harmonieux. Les procédés de dessin excluent toute illusion d’espace, de lumière naturelle, de chair. L’événement n’étant pas limité au lieu historique, l’édifice se tient sur le fond, jamais comme contenant, sans proportion ni ordre réaliste, tel un simple décor lointain.

Dans l’icône, il n’y a pas de profondeur ni de paysage au sens naturel du terme. La perspective est inversée par rapport à l’illusion de la représentation réaliste : le point de fuite est en avant, vers le spectateur ; la scène représentée envoie ses rayons vers celui qui s’ouvre pour les recevoir. L’espace représenté s’inclut dans l’espace réel. Il n’y a pas de foyer de lumière. Le fond tout entier est lumière : l’or irradie et est opaque tout à la fois. Ce fond de l’icône symbolise la théologie apophatique, c’est-à-dire la connaissance profonde mais obscure de Dieu, sans concept ni notion déterminée.

Par l’icône, c’est un monde nouveau qui est représenté, le monde purifié et rénové par l’Évangile et la Sainteté. L’événement représenté s’unit au temps présent, comme dans la Liturgie.

« Puis je vis un ciel nouveau et une terre nouvelle, car le premier ciel et la première terre avaient disparu, et la mer n'existait plus. Je vis la ville sainte, la nouvelle Jérusalem, descendre du ciel, d'auprès de Dieu, belle comme une mariée qui s'est parée pour son époux. » (Apoc. 21, 1-2)


Valeur liturgique de l’icône


La vénération de l'icône

En vénérant l’icône on vénère la personne représentée : « Tu comprendras que, si le Christ est adoré, son image le soit aussi, puisqu’elle est dans le Christ, et que si l’image est vénérée, le Christ le soit aussi, car c’est lui qui est vénéré en elle. Que s’il est avéré que tout genou ploie devant le Christ, aux cieux, sur terre et aux enfers, il faut admettre aussi que tout genou ploie devant son image - puisqu’elle est dans le Christ - aux cieux, sur terre et aux enfers. Ce qui est dit concerne seulement le nom et l’identité de la vénération, non celle de la matière - celle-ci en effet ne peut partager la vénération, même si l’on voit représenté en elle celui qui est vénéré. » [12]
« Comme on le fait pour l’image de la Croix précieuse et vivifiante, pour les saints Évangiles et pour les autres objets et monuments sacrés, on offrira l’encens et des lumières en leur honneur, selon la pieuse coutume des anciens. Car ‘‘l’honneur rendu à une image remonte au modèle original.’’ [13] Quiconque vénère une image, vénère en elle la réalité qui y est représentée. » [14]


Le pouvoir sanctifiant de l’icône

L’icône est un lieu de rencontre avec l’éternité, une ouverture, un regard vers le monde éternel. Elle n’est pas seulement - et même elle n’est pas du tout - un simple moyen d’instruction, une simple illustration, comme les images d’un livre ou d’un monument. Par elle, le croyant entre en communion avec l’Église triomphante : « Dans sa liturgie, l’Église est une. Elle y participe avec toute sa plénitude : les anges et les hommes, les vivants et les défunts, enfin le monde créé tout entier. Et lorsque le célébrant encense, il englobe dans son geste les saints représentés et l’assemblée des fidèles dans l’église, exprimant par-là l’unité de l’Église terrestre et de l’Église céleste. » [15]

Par le Saint-Esprit, l’icône établit un lien entre le croyant et le Christ ou le saint représenté. De même que, dans son Incarnation, le Verbe a rénové l’image divine souillée par le péché d’Adam, et réalisé ce qu’Adam n’avait pas accompli, à savoir la ressemblance divine, ainsi l’homme entre librement dans le dessein de Dieu qui crée en lui cette ressemblance par le Saint-Esprit.
Cette transfiguration à venir est révélée dans celle du Christ. Le fidèle qui se transforme en icône, par le contact avec le Christ et le travail intérieur, traduit son état futur de sanctifié en images visibles et verbales. L’icône montre donc l’attitude que nous devons avoir vis-à-vis de Dieu et du monde. Elle éduque à la prière et à l’ascèse, sans exalter le sentiment humain naturel.

La Théotokos dite 'de Vladimir'


[1] Sans parler de l’usage trivial du mot dans le domaine informatique…

[2] Denzinger-Schönmetzer (DS) 302

[3] Saint Jean Damascène, Discours I contre les détracteurs des saintes icônes, 9

[4] Saint Jean Damascène, Discours I contre les détracteurs des saintes icônes, 16

[5] Saint Théodore Studite, Deuxième controverse contre les adversaires des images,17 et 9.

[6] Concile de Nicée II.

[7] Saint Théodore Studite, Première controverse contre les adversaires des images,14

[8] Léonid Ouspensky, Théologie de l'icône, p.155

[9] Léonid Ouspensky, Théologie de l'icône, p.121

[10] Léonid Ouspensky, Théologie de l'icône, p.122

[11] P. Evdokimov, La connaissance de Dieu selon la tradition orientale, p.115

[12] Saint Théodore Studite, Deuxième controverse contre les adversaires des images, 18

[13] Saint Basile, De Spiritu Sancto, 18, 45

[14] DS 601

[15] Léonid Ouspensky, Théologie de l'icône, p. 122-123