« Considérons comment il nous faut être en présence de la Divinité et de ses Anges, et quand nous nous tenons debout pour psalmodier, faisons en sorte que notre esprit concorde avec notre voix. »

Translatio

31 octobre 2016

La TOUSSAINT

La solennité de tous les saints est célébrée par l’Église byzantine au moins depuis le Ve siècle. Elle l’a fixée au jour octave de la Pentecôte, l’assemblée des saints étant le fruit le plus achevé de l’effusion du Saint-Esprit sur l’Église. Saint Jean Chrysostome prononça un discours en cette occasion.
En Occident, l’institution de cette fête est plus tardive. Il y eut tout d’abord la fête de la dédicace, à Rome, de l'antique Panthéon devenu l’église Sainte Marie aux Martyrs, fête fixée au 13 mai par le Pape Boniface IV qui, en 609, consacra à la Vierge Marie et à tous les martyrs le panthéon romain, anciennement dédié à toutes les divinités des peuples dominés par Rome.

Autel majeur du "Panthéon"

Il y eut aussi un « dimanche de la naissance des saints » au jour octave de la Pentecôte, comme en Orient. Mais l’institution de la Toussaint proprement dite, au 1er novembre, date seulement de 835 et elle est due à l’empereur Louis le Pieux qui étendit à l’empire cette fête déjà célébrée en plusieurs Églises.
La fête de la Toussaint est depuis lors la grande solennité du déclin de l’Année Liturgique. Celle-ci étant le symbole de toute l’histoire du Salut qui s’achève dans l’avènement final du Christ et la gloire de la Jérusalem céleste, il convient tout à fait de célébrer ceux qui constituent aujourd’hui l’Église triomphante.




Tous les saints du ciel, aussi bien connus et canonisés qu'inconnus, sont inclus dans cette vaste célébration : elle nous rappelle que nous constituons avec eux, tous ensemble, une seule Église du Christ, une seule famille de Dieu, unie dans la prière et la louange divine en attendant d'être pleinement rassemblée dans la gloire. Nous comprenons ainsi que le but de toute l’œuvre divine n’est pas le salut individuel de chaque âme en particulier, mais la gloire de l’Église universelle, les saintetés personnelles entrant, comme les parcelles d'un même pain, dans la sainteté de l’Église :
« Le dessein éternel de Dieu que doit réaliser la Sagesse d'Amour, c'est l'Église de Dieu, fin et raison de toutes choses.[…] La Sagesse d'amour conquiert les âmes moins pour elles-mêmes que pour son œuvre. Elle n'a qu'un but qui est l'Église. » [1]
C’est pourquoi, dans la Liturgie, l’Église militante qui est encore sur terre s’unit à l’Église triomphante dans cette même louange que décrivent les visions de l’Apocalypse : la grande foule des élus vêtus de robes blanches qui entourent le trône de l’Agneau. (5,8-14 ; 7,9-12)
Cette fête nous rappelle aussi la valeur de l’intercession des saints. Ils n’ont pas, à proprement parler, de ‘pouvoirs’ spéciaux. Il n’est qu’un seul médiateur, Notre-Seigneur Jésus-Christ. C’est Dieu qui exauce les prières, donne sa grâce et qui fait les miracles. Mais, son œuvre de Salut et de miséricorde s’accomplissant par le Verbe fait chair, et donc de manière humaine et sociale - c'est-à-dire par et dans l’Église - il veut que nous vivions en communion tant avec nos frères de ce monde qu’avec ceux qui nous précèdent au ciel. C’est pourquoi ils coopèrent à son œuvre par leur intercession et leur présence spirituelle dans les lieux où ils ont vécus, dans les sanctuaires qui leur sont dédiés et par les reliques, qui sont les ‘restes’ (reliquiae) de leur vie terrestre.
Ces reliques sont en ce jour l’objet d’exposition et de vénération spéciales. Le chrétien vit toujours non seulement en présence de Dieu, mais encore en présence des saints. Ainsi, lors de sa profession, le moine promet la stabilité, la conversion des mœurs et l’obéissance “devant Dieu et les Saints dont les reliques sont ici conservées”.

D’institution tardive, cette fête emprunte à d’autres les différentes pièces de la liturgie eucharistique.
L’Introït Gaudeamus est celui de sainte Agathe (5 février) et se trouve encore en d’autres jours de l’année : on y remplace simplement le nom de la sainte par la formule "sanctorum omnium". La collecte provient de la fête des douze apôtres, anciennement célébrée le jour octave des saints Pierre et Paul.

L'épître est la même que pour la fête de la dédicace du Panthéon. Dans l’Apocalypse, dernier livre du Nouveau Testament, les 144'000 élus de toutes les tribus d’Israël représentent l’Église chrétienne militante [2]. En effet, le peuple juif, peuple choisi et élu de Dieu, Église de l’Ancien Testament, n’existe plus comme tel. Le nombre de ces élus est mille fois le carré de douze : symbole d’une très grande multitude parfaitement coordonnée. Apparaît ensuite la foule innombrable de l’Église triomphante. La vie éternelle est ainsi conçue comme une liturgie continue.


Le graduel Timete Dominum est le même que celui de la fête de saint Cyriaque (8 août).
L’évangile est celui des Béatitudes, introduction du grand sermon sur la montagne tel qu’il est rapporté dans l'Évangile selon saint Matthieu (chapitre 5). C’est la grande charte de la sainteté, l’introduction à l’ensemble de la Nouvelle Loi qui, par-delà les obligations et interdictions extérieures propres à l’Ancien Testament, est un appel à la perfection intérieure, à la générosité de l'amour, à la conversion du cœur. Les actes fondamentaux de la vie chrétienne sont énoncés : pauvreté, douceur, pleurs, désir de justice, miséricorde, pureté du cœur, patience dans les persécutions. Ceux qui pratiquent cette loi participent, déjà en ce monde, à la béatitude qu’ils connaîtront pleinement au Ciel. Celle-ci est exprimée de huit manières différentes qui désignent la même réalité du Royaume de Dieu.
L'antienne pour l'offertoire est la même que celle du 13 août pour la fête de saint Hippolyte.

Le missel actuel comporte une "préface de tous les saints", mais les sacramentaires du Moyen-Âge nous en offrent une autre :

Vere dignum... aeterne Deus : et clementiam tuam suppliciter obsecrare, ut cum exsultantibus Sanctis in caelestis regni cubilibus gaudia nostra subiungas. Et quos virtutis imitatione non possumus sequi, debitae venerationis contingamus affectu, per Christum etc
Il est vraiment juste et nécessaire… Dieu éternel : de supplier votre clémence de réunir nos joies à celle des saints qui exultent dans les demeures du céleste royaume. Faites-nous rejoindre par l’affection d’une digne vénération ceux que nous ne pouvons imiter par la vertu. Par le Christ…

Toute la Liturgie, spécialement la Liturgie eucharistique, nous unit à la Liturgie du Ciel et à l’adoration de l’Agneau, à la célébration, dans la gloire, du sacrifice du Christ, auquel prend part toute la cour céleste, et qui est représentée sur nos autels terrestres. La divine Liturgie nous transporte ainsi au ciel et nous fait communier au sacrifice de gloire. Nous sommes tournés vers la Jérusalem du ciel dont la vie n’est qu’une Liturgie continuelle.


« Parce que [les saints] sont demeurés dans ma charité et dans celle du prochain, et qu'ils sont unis ensemble par la charité soit générale, soit particulière, qui procèdent d'une seule et même charité, outre le Bien universel qu'ils possèdent tous ensemble, ils jouissent aussi et sont heureux du bonheur d'autrui ; ils participent par la charité, au bien particulier de l'un et de l'autre.

Les saints partagent la joie et l'allégresse des anges, au milieu desquels ils sont placés, selon le degré et la qualité des vertus qu'ils pratiquèrent spécialement dans le monde, unis qu'ils sont avec eux par les liens de la charité. Ils participent aussi tout particulièrement au bonheur de ceux qu'ils aimaient sur terre, plus étroitement, d'une affection à part. Par cet amour ils croissaient en grâce et en vertu, ils se provoquaient l'un l'autre à procurer ma gloire et à faire honorer mon nom, en eux et dans le prochain. Cet amour ils ne l'ont pas perdu dans l'éternelle vie, ils le gardent toujours. C'est lui qui fait plus abondante leur félicité, par la joie particulière que chacun ressent du bonheur de l'autre, et qui s'ajoute pour tous deux à leur commune béatitude. Je ne voudrais pas d'ailleurs te laisser croire que ce bonheur particulier, ils sont seuls à en jouir entre eux: non il est partagé par tous les heureux habitants du ciel, par tous mes fils bien-aimés, par toute la nature angélique.

Dès qu'une âme aborde à la vie éternelle, tous participent au bonheur de cette âme, comme cette âme participe au bonheur de tous. Non que la coupe de leur félicité puisse s'agrandir ou ait besoin d'être remplie : non, elle est pleine et plus grande ne peut être; mais ils éprouvent une ivresse, un contentement, une jubilation, une allégresse qui se renouvellent en eux par la vue de cette âme. Ils voient que, par miséricorde, elle a été enlevée de la terre, dans la plénitude de la grâce, et ils se réjouissent en moi du bonheur de cette âme, qu'elle a reçu de ma bonté. Cette âme, à son tour, est heureuse en moi, et dans les âmes et dans les esprits bienheureux, en contemplant et en goûtant en eux la beauté et la douceur de ma charité. Et tous ensemble, leurs désirs montent vers moi, ils crient devant moi pour le salut du monde entier. Leur vie a fini dans la charité du prochain, et ils n'ont pas perdu cet amour. »

Sainte Catherine de Sienne, Dialogue, c.41



[1] R.P. Marie-Eugène de l’Enfant-Jesus, Je veux voir Dieu, III, §1

[2] C’est l’avis général des commentateurs, en particulier Ambroise Aupert, auteur du temps de Charlemagne : Per centum quadragintaquatuor milia praesentis Ecclesiae electi designantur. PL 40,843