« Considérons comment il nous faut être en présence de la Divinité et de ses Anges, et quand nous nous tenons debout pour psalmodier, faisons en sorte que notre esprit concorde avec notre voix. »

Translatio

24 décembre 2016

NOËL 1)

La fête de la Nativité du Seigneur, fixée au 25 décembre, existait déjà du temps du Pape saint Télesphore (✝138), puisqu’on lui attribue l’insertion du chant du Gloria à la messe de ce jour. C’est donc une des fêtes les plus anciennes de l’Église romaine. Saint Jean Chrysostome l’introduisit à Antioche vers 375. D’Antioche la fête passa à Constantinople, puis à Jérusalem et Alexandrie.

Les raisons de son institution au 25 décembre sont controversées et ont fait l’objet de diverses hypothèses. Cette date ne semble pas être celle du jour historique de la naissance de Jésus [1]. Elle aurait été instituée à la place de la fête païenne du solstice d’hiver, le Christ étant la vraie lumière qui illumine le monde. Une autre hypothèse est que cette date dépendrait de celle du 25 mars, fête de l’Annonciation (fixée au jour anniversaire de la mort du Christ selon le calendrier solaire), qui est aussi celle de la conception du Christ Jésus et du commencement de la Rédemption.

Quoi qu’il en soit, ce qui importe est que cette solennité est une tradition constante de l’Église. L’essentiel n’est pas la date historique de la naissance du Christ mais le mystère que l’on célèbre, et qui confère à ce jour son caractère sacré.



Le Mystère de Noël

“Aujourd’hui le créateur du monde a été engendré par un sein virginal, et celui qui a créé les mondes [littéralement : toutes les natures] est devenu fils de celle qu’il a créée.
Aujourd’hui le Verbe de Dieu est apparu revêtu de chair, et celui qui ne fut jamais visible aux yeux des hommes a commencé à se faire toucher par leurs mains.” [2]

Le genre humain gisait dans la misère du péché, à jamais séparé de son créateur. Le remède ne pouvait venir que de Dieu. Mais, d’autre part, seul un homme pouvait être le principe et donner véritablement l’exemple du retour vers Dieu de l’humanité.

Alors Dieu créa un nouvel ordre de choses.

“Étant sauves les propriétés des deux natures, réunies dans la même personne, la majesté [divine] a assumé l’humilité [humaine], la force l’infirmité, l’éternité la mortalité.” [3]
Pour pouvoir mourir et ressusciter, le créateur a daigné devenir un mortel, non par un abaissement de la divinité, mais par une élévation de la chair. Tel est le mystère de l’union hypostatique.
Le Verbe s’est fait chair : il a assumé dans sa Personne une nature humaine individuelle.
Les formulations de ce mystère ont été définies aux Conciles d’Éphèse et de Chalcédoine. Il ne s’agit pas d’une union idéelle du genre humain à Dieu, ni d’une célébration de la dignité humaine, mais bien d’une réalité historique et surnaturelle. Les Pères de l’Église, en particulier saint Léon le Grand et saint Pierre Chrysologue, l’ont exposé dans de célèbres homélies [4], et la Liturgie, alliant admirablement la poésie et la doctrine, nous permet de nous unir aux chœurs angéliques pour chanter la gloire du Rédempteur, “Prince de la Paix”.

C’est en opposant au démon la faiblesse de notre nature mortelle, que celui-ci tenait en esclavage, que le Christ s’est attaqué à lui. Et ainsi la naissance malheureuse de l’homme, qui lui apportait le péché avec la vie, a été réparée par une nouvelle naissance.

Dans cette naissance, c’est la tendresse paternelle de Dieu nous est révélée. Comment Dieu pouvait-il révéler son amour à l’homme séparé de lui ? Comment pouvait-il s’adresser, non seulement à son intelligence, mais aussi à son cœur, pour le ramener de son exil volontaire, le convertir de son égoïsme et le maintenir dans l’amitié avec son Créateur ?

Une manifestation de toute-puissance par quelque cataclysme pouvait effrayer. Les châtiments pouvaient provoquer la crainte et reconduire à une certaine morale de façade. Mais la morale n’est pas l’amour, la crainte non plus, ou pas encore. Elle peut même avoir l’effet inverse et conduire au désespoir, et le châtiment peut conduire à la révolte.

Dieu pouvait aussi - et il le fit - inspirer quelque sage pour qu’il enseignât la vérité et fît connaître les merveilles de la nature divine et les trésors de sa sagesse. Mais la science ne convertit pas et n’attire pas les cœurs. On ne gagne pas les cœurs par les miracles, les cataclysmes, la répression, ni même la science.

Il fallait que Dieu se fît proche des hommes, non par une grandiose apparition ou manifestation de puissance, ni même par une Incarnation dans la majesté et la gloire. Il fallait qu’il démontrât sa tendresse en devenant semblables aux hommes, en commençant par être un petit enfant.
Alors est apparue la bonté et l’humanité de Dieu notre Sauveur.
(Épître de la messe de l’aurore)

« Voyant le monde s’effondrer dans la crainte,
Dieu s’empresse de le rappeler avec amour,
de l’inviter par la grâce,
de le tenir par la charité
de le contraindre par l’affection. » [4]
Pour nous faire désirer l’amitié de Dieu, pour nous faire prendre conscience de notre exil et nous rendre étrangers à ce monde, il fallait une naissance étrangère à ce monde, une naissance virginale dans l’humilité d’un enfant. Dieu, inaccessible en lui-même, dans son infinité, son éternité, son absolue simplicité, voulu se rendre accessible à tous, vivant avec nous et comme nous dans l’enfance, « appelant le semblable par le semblable » (Hymne acathiste).

Tel est le mystère de la tendresse de Dieu. Que Dieu se communique à sa créature par l’Incarnation n’aurait été qu’une manifestation supplémentaire de sa Toute-Puissance, seule capable d’élever une nature créée à l’union personnelle avec lui. Cela ne pouvait guère vaincre notre cœur orgueilleux. Le Christ a vaincu l’orgueil humain en devenant un enfant, en naissant dans la pauvreté et le secret.




D’après saint Léon et toute la Tradition, cette naissance est aussi la nôtre et celle de l’Église.
“Pour tout homme qui renaît, l’eau du baptême est semblable au sein de la Vierge : c’est le même Esprit-Saint qui remplit la fontaine du baptême et le sein de la Vierge.” [6]
Le Christ a donné à l’eau du baptême ce qu’il a donné à sa mère : le pouvoir d’engendrer par la puissance du Saint-Esprit. De sorte que la naissance du Christ est aussi la naissance d’une nouvelle humanité, d’un nouveau peuple qui est l’Église. Le Verbe s’est fait notre chair pour que nous devenions son Corps par une nouvelle naissance. D’esclave, le chrétien devient libre, d’étranger il devient fils adoptif de Dieu, nouvelle créature, membre du Christ et temple du Saint-Esprit.

Lire l'article sur la Liturgie de Noël.



[1] Cf. Arthur Loth, Jésus-Christ dans l'histoire, François-Xavier de Guibert. En sens contraire, les déductions de saint Jean Chrysostome (Homélie sur la Nativité) à partir des successions sacerdotales de l'Ancien Testament sont reprises et affinées par le savant professeur israélien Talmon.

[2] Hodie enim auctor mundi editus est utero virginali, et qui omnes naturas condidit, eius est factus Filius quam creavit. Hodie Verbum Dei carne apparuit vestitum, et quod numquam fuit humanis oculis visibile, coepit etiam manibus esse tractabile. (Saint Léon, sermon 26)

[3] Salva igitur proprietate utriusque substantiae, et in unam coeunte personam, suscipitur a maiestate humilitas, a virtute infirmitas, ab aeternitate mortalitas. (Saint Léon, sermon 21)

[4] Voir par exemple nos extraits traduits et annotés sur L'incarnation du Verbe.

[5] Videns ergo Deus mundum labefactari timore, continuo agit ut cum amore revocet, invitet gratia, charitate teneat et constringat affectu. (Saint Pierre Chrysologue, sermon 147)

[6] Omni homini renascenti aqua baptismatis instar est uteri virginalis, eodem Spiritu sancto replente fontem, qui replevit et virginem. (Saint Léon le Grand, sermon 24)