« Considérons comment il nous faut être en présence de la Divinité et de ses Anges, et quand nous nous tenons debout pour psalmodier, faisons en sorte que notre esprit concorde avec notre voix. »

Translatio

18 août 2017

ASSOMPTION



          Sommet du sanctoral et des fêtes de la Vierge, l’Assomption domine sans conteste toute la partie de l’année liturgique qui s’écoule depuis les fêtes pascales jusqu’au dernier dimanche après la Pentecôte. Le dogme de l’Assomption est l’exemple par excellence d’une vérité que nous ne connaissons que par Tradition et qui n’est pas dans l’Écriture. Alors que le rationalisme et le modernisme voudraient réduire ce mystère à un mythe ou à la simple expression d’une vénération de la Vierge, nous devons plus que jamais y adhérer de tout cœur et intégralement :

la Vierge Marie n’a pas connu la corruption du tombeau, 
mais elle est montée au Ciel avec son corps.

Marie Reine
Mosaïque de la basilique Sainte-Marie-du-Transtévère, Rome


Tradition dogmatique


L’Écriture sainte elle-même ne contient ni récit, ni annonce de cette Assomption. On peut certes illustrer ce mystère, comme le fait la Liturgie, par le récit de la Visitation, le Psaume 44 ou encore le Protévangile (Gn 3) mais aucun de ces textes ne peut servir à prouver cette vérité.
Les documents écrits les plus anciens que nous possédons à ce sujet sont des récits plus ou moins légendaires de textes apocryphes qui ont tenté de suppléer au silence de l’Écriture par l’imagination[1]. Ces récits n’ont en eux-mêmes aucune valeur historique ni dogmatique, mais ils sont le témoignage de l’antiquité de la croyance en l’Assomption.

À partir du 6e siècle, nous avons nombre de documents liturgiques et d’homélies des Pères qui témoignent de la foi de l’Église dans l’Assomption et de l’existence de la fête. Le plus ancien écrivain qui la mentionne est saint Grégoire de Tours († 594)[2]. La fête est universellement célébrée en Orient comme en Occident depuis le 7e siècle au moins. C’est l’empereur byzantin Maurice († 602) qui fixe la fête au 15 août[3]. Le Pape Sergius († 707) ordonne une procession solennelle ce jour-là et le Livre Pontifical [4] la présente comme une fête déjà ancienne. Saint Léon IV institue une octave en 847. Au 7e siècle, elle est célébrée en Gaule le 18 janvier ou le 15 août[5]. Le sacramentaire grégorien la mentionne également[6].

14 août 2017

PARACLISIS

OFFICE D’INTERCESSION
À LA TOUTE-SAINTE MÈRE DE DIEU
(Extraits de la 'Paraclisis')

L’office de la Paraclisis est chanté pour la guérison des âmes et des corps, en période d’affliction ou de péril. Le mot grec (para « auprès », clisis « appeler ») signifie à la fois intercession et consolation. La Paraclisis est chantée en Orient du 1er au 14 août, en préparation à la fête de l’Assomption.

La Mère de Dieu, à Sainte Sophie de Constantinople

TROPAIRE


Auprès de la Mère de Dieu,
nous les pécheurs, accourons humblement
et, pleins de repentir, nous prosternant devant elle,
crions-lui du fond de notre cœur :

Vierge de tendresse, venez à notre secours,
hâtez-vous, car nous sommes perdus,
voyez la multitude de nos péchés,
ne laissez pas sans aide vos serviteurs :
notre unique espérance repose en vous.
Gloire au Père...

Jamais nous ne cesserons, ô Mère de Dieu,
malgré notre indignité, de louer votre majesté ;
car si vous ne dirigiez l’intercession,
qui nous délivrerait de tant de périls ?

Vous êtes celle qui nous garde en liberté,
Notre Dame, ne nous éloignez pas de vous,
car vous sauvez vos serviteurs de tout danger.

16 juin 2017

FESTUM CORPORIS CHRISTI


La fête du Très Saint Corps du Christ est la deuxième de ces fêtes de l’année (après celle de la Très Sainte Trinité), qui, instituées tardivement, n’ont pas pour objet un mystère particulier de la vie du Christ, mais une des richesses du Royaume de Dieu. En effet, après avoir parcouru le cycle des événements de la vie du Christ, depuis l’Incarnation (Noël) jusqu’à la descente du Saint-Esprit sur l’Église (Pentecôte), la Liturgie en célèbre maintenant le développement jusqu’au dernier jour du monde. Plus particulièrement, certains de ces mystères – dont celui de la présence eucharistique – font l’objet d’une fête spéciale, parce que l’Église, au cours des siècles, a voulu les honorer et manifester davantage. Ces fêtes, ont, dès lors, un caractère plus abstrait, plus dogmatique que celles du ‘Temporal’, et elles se réfèrent à l’ensemble de l’économie du Salut : elles ramassent ainsi toute la suite des événements historiques par lesquels notre Salut s’est accompli.


L’institution de l’Eucharistie (natale Calicis [1]) a déjà été commémorée le Jeudi Saint dans le cadre de la célébration de la Passion du Sauveur. Il n’est pas question de répéter cette commémoration. Ce que l’Église honore aujourd’hui par une solennité spéciale, c’est le mystère de la présence du Christ dans le sacrement de l’Eucharistie, le mystère du Christ tout entier en tant qu’il est présent dans ce sacrement. Or, ce mystère ne se réfère pas seulement à l’institution du Jeudi saint, ni à la seule Passion de Notre-Seigneur, mais à l’ensemble des mystères de notre Salut, à l’œuvre divine dans sa totalité, et donc à toute la suite des événements par lesquels elle s’est accomplie.

Ce sacrement se réfère tout d’abord, en effet, au mystère de l’Incarnation, déjà célébré dans le temps de Noël, parce qu’il contient réellement et identiquement le corps même de Jésus-Christ, celui qui a été conçu et est né de la Vierge Marie, comme on le chante dans l’antienne bien connue : Ave verum Corpus natum de Maria virgine. Les petites hymnes de l’Office divin ont la mélodie et la conclusion de celles des fêtes de Noël et de la sainte Vierge. La préface de la divine Liturgie est celle de la Nativité, et très souvent on chante le Kyriale IX, habituellement assigné aux fêtes de la sainte Vierge.

Ce sacrement se réfère aussi à la Passion et à la mort du Christ, qui nous communique sa vie après l’avoir offerte sur la Croix : « Le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis. […] Comme mon Père me connaît, je connais mon Père, et je donne ma vie pour mes brebis. » (Jn 10, 11-15) Le pain est consacré et converti au Corps du Christ, le vin au Sang du Christ. Ces deux consécrations distinctes font que le Corps et le Sang du Christ sont sacramentellement séparés sur l’autel, comme ils l’étaient physiquement sur la Croix. L’Eucharistie contient donc le Christ dans son état d’immolation [2], non pas de manière sanglante et physique, comme si le Christ souffrait et mourait de nouveau, mais de manière sacramentelle, c'est-à-dire selon la distinction symbolique des espèces du pain et du vin. Le Christ ne meurt plus, il ne souffre plus, ni dans son corps, ni dans son âme, mais le mystère de sa passion et de sa mort est mystiquement présent dans le sacrement, de manière invisible.

Ce sacrement se réfère enfin au mystère de la Résurrection du fait que ce Corps du Christ est celui qui est ressuscité, et qui demeure depuis lors immuable dans la gloire de cette résurrection. C’est pourquoi la vénération de ce sacrement a un caractère solennel et triomphant, semblable à celui du temps pascal dont on reprend, du reste, les Alléluias.

10 juin 2017

SANCTA TRINITAS

Une des plus anciennes représentations occidentales de la Trinité
Psautier de Cantorbéry, début XIIIe siècle
L’Ancien Testament

L’homme Jésus

Le Messie
Le Fils

Le Saint-Esprit


LA TRINITÉ
 

Le Dogme


Une lecture dogmatique et spirituelle de l’Écriture

L’Esprit Paraclet
L’Esprit de Vérité
L’Esprit du Christ

L’iconographie de la Trinité


*  *  *

Autrefois l'Église romaine, tout comme les Églises d’Orient, célébrait la commémoration de tous les saints au jour octave de la Pentecôte. Mais vers le VIIIe siècle, la grande vigile nocturne du samedi des quatre temps étant suivie d’un dimanche sans Liturgie, cette solennité fut déplacée et finalement assignée au 1er novembre par Grégoire IV.
Déjà célébrée depuis plusieurs siècles comme fête votive [1], et étendue à l’Église universelle en 1334 par le Pape Jean XXII, la fête de la Sainte Trinité ne célèbre pas, à proprement parler, la Trinité elle-même, réalité divine aussi mystérieuse qu’omniprésente dans la Liturgie. En conclusion de l’octave de la Pentecôte, l’Église rend grâce pour sa connaissance et l’expression dogmatique du mystère trinitaire qui provient de l’action permanente en elle du Saint-Esprit. C’est proprement la définition dogmatique qui est l’objet de cette fête.

Ce dogme de la Trinité a été défini par les deux premiers conciles œcuméniques de Nicée et de Constantinople en 325 et 381. Avant et après ces conciles, de nombreux confesseurs de la foi ont subi exil et persécutions pour leur fidélité à ce dogme. L’hérésie qui niait la divinité du Fils et du Saint-Esprit trouva pour un temps refuge dans les peuples germaniques mais ceux-ci furent bientôt conquis à la foi orthodoxe. Dès lors l’Église a tenu pacifiquement cette vérité qu’aucun chrétien ne mettait plus en cause jusqu’à aujourd’hui. Les juifs et les musulmans ont toujours accusé les chrétiens de ce qu’ils considèrent comme une innovation contraire à la révélation strictement monothéiste faite à Moïse et aux prophètes et consignée dans la Bible. Les différents manichéismes mis à part, ce n’est qu’au XIXe siècle que sont nées en Amérique du Nord des sectes ‘chrétiennes’ non trinitaires.
Or, il se trouve qu’aujourd’hui, après plus de quinze siècles de fidélité, de nombreux ‘catholiques’ écartent ce dogme ou le trouvent sans importance. La confrontation des religions et les pratiques œcuménistes qui se sont développées au cours du XXe siècle ont conduit à une remise en cause générale des vérités fondamentales. On ne voit pas en quoi la distinction de trois personnes en Dieu pourrait apporter quelque chose aux rapports du chrétien avec Dieu et avec ses frères. Pour rendre ce dogme ‘acceptable’ il arrive qu’on lui donne une interprétation symbolique et pratique, comme une expression de la communion entre Dieu et les hommes.

Une simple définition ‘un seul Dieu en trois personnes distinctes’ ne dit en effet pas grand-chose à première vue. Les expositions scolastiques, procédant de l’unité divine à la Trinité des personnes pour l’expliquer par les opérations de connaissance et d’amour et les relations subsistantes, pour géniales qu’elles soient dans le maniement des notions métaphysiques, ne lèvent pas le voile du scepticisme actuel et donnent de la Trinité une vision bien abstraite. C’est que ces explications présupposaient une vision concrète, scripturaire, traditionnelle et vivante de la Trinité, jadis communément partagée par tous les chrétiens, mais qui hélas ne l’est plus aujourd’hui. C’est cette vision concrète, celle même de la Révélation historique, qu’il faut retrouver et restaurer.


L’Ancien Testament

Pour se révéler aux hommes, Dieu a commencé par se choisir un peuple qu’il a séparé des autres peuples païens, idolâtres et polythéistes pour la plupart, et qu’il a éduqué et formé au culte du seul vrai Dieu. Confronté constamment à l’idolâtrie, ce peuple devait être garanti contre elle par une doctrine monothéiste absolue et un ensemble de pratiques excluant toute compromission avec l’erreur, d’où l’interdiction stricte des images et la destruction totale des peuples vaincus livrés à des cultes idolâtres, d’ailleurs toujours plus ou moins immoraux. Une révélation de la Trinité, en un tel contexte n’aurait apporté que confusion, et la pastorale divine se soumet aux conditions de la faiblesse humaine. C’est pourquoi la Trinité est absente de l’Ancien Testament. Elle ne s’y trouve que sous forme de signes, de figures et de suggestions, qui n’apparaitront comme tels que plus tard, à la lumière de la Révélation chrétienne.
 
La Trinité de Ravenne
La révélation de l’Ancien Testament n’était ni complète ni définitive. La Trinité chrétienne est bien une innovation par rapport à la doctrine monothéiste de la Bible. Mais il faut savoir distinguer deux sortes d’innovations. Il y a des innovations contradictoires et destructrices, et des innovations qui perfectionnent, qui ne contredisent pas mais achèvent et complètent ce qui les précède. La Trinité chrétienne ne contredit pas la révélation de l’Ancien Testament, même si elle y apporte une innovation. Elle n’est en rien du polythéisme, pas même mitigé. Elle n’a rien à voir avec les triades de divinités gréco-romaines ou d’autres religions païennes.

Pour comprendre exactement la signification du dogme trinitaire il faut d’abord admettre l’inadéquation de notre pensée et de notre langage par rapport à Dieu. Dieu, tel qu’en lui-même est ineffable ; toute pensée sur Dieu, tout ‘nom divin’, c’est-à-dire toute dénomination choisie par l’homme pour désigner Dieu, sont forcément inadéquats. Il faut savoir gré à la scolastique d’avoir explicité avec un grand luxe de détail l’épistémologie des ‘noms divins’, et donné ainsi un achèvement critique à la théologie. Quand nous parlons de Dieu notre langage revêt des formes métaphoriques ou analogiques. Les termes de ‘personne’ et de ‘trois’ n’ont purement et simplement pas le même sens lorsqu’il s’agit de Dieu que lorsque l’on dit par exemple : ‘trois personnes sont dans cette voiture’. Les personnes divines ne sont pas trois réalités absolues et séparées, ni les spécifications d’une divinité universelle commune, ni les propriétés distinctes d’une substance commune. D’une part, chaque personne est purement et simplement identique à Dieu, sans aucune différence ; d’autre part chacune est absolument opposée et distincte de l’autre, ceci par simple opposition, non par différence de qualité ou de nature : tout ce qu’est et ‘possède’ le Père, le Fils l’est et le ‘possède’ également ; de même du Saint-Esprit.

Ces considérations abstraites, lorsqu’elles sont bien comprises, réfutent la plupart des objections, mais ne donnent pas du Dieu trinitaire une connaissance positive et vivante. Or, de fait et historiquement, c’est selon ce second mode, de façon éminemment vivante et concrète, que le Dieu trinitaire s’est révélé.


L’homme Jésus

Le Dieu trinitaire ne s’est pas révélé comme tel par mode d’énoncé abstrait, pas plus, du reste, que le Dieu unique de l’Ancien Testament qui, lui aussi, s’est révélé progressivement par ses actes et par les visions prophétiques tout au long de l’histoire d’Israël. Dieu ne violente par l’homme. Il agit conformément à sa nature. Une nouvelle révélation présuppose une préparation intellectuelle, affective, spirituelle, psychologique. Cela se voit très bien à travers le récit de de l’Exode, par exemple, où Moïse reçoit successivement des connaissances plus précises et plus complètes du ‘Dieu vivant’.

Dans le Nouveau Testament, Dieu s’est révélé par un homme, Jésus de Nazareth. Cet homme Jésus, suivant la constante pédagogie divine, ne se révèle lui-même que progressivement, davantage par des actes que par des paroles, et non par des paroles à signification évidente et claire, mais par des paroles le plus souvent mystérieuses, qui poussent à réfléchir, à chercher, demandent à être méditées longuement et soigneusement.

'Meditationsbild' de saint Nicolas de Flüe

Le Messie

Jésus se révèle tout d’abord comme étant le Messie annoncé par les prophètes, et, là encore, plutôt par des actes que par des paroles. Il garde un certain secret messianique afin d’éviter toute confusion, mais il pose aussi des faits qui rendent inévitable sa diffusion. Dès le commencement de son ministère il manifeste son caractère messianique dans ses actes, en particulier par ses miracles. Mais autant il pratique l’argument des faits, autant il se défie des paroles, de peur d’être compris de travers par des intelligences humaines et prévenues, à cause principalement de la compréhension ‘charnelle’ des juifs qui attendaient un messie politique et temporel.

Le Fils

À la révélation du Messie s’ajoute progressivement celle de son rapport intime et spécial avec Dieu comme Père. Pour cela il utilise le terme de ‘fils’, qui, certes, peut être employé en un sens large. Le Christ le reconnaît lui-même :
N'est-il pas écrit dans votre Loi : J'ai dit : Vous êtes des dieux ? Elle a appelé ‘dieux’ ceux à qui la parole de Dieu fut adressée. (Jn 10,34-35)
Mais Jésus utilise ce terme de manière tout à fait propre et spéciale et le texte grec le marque bien en faisant précéder systématiquement le nom de Fils par l’article ὁ - le Fils. Le Père le reconnaît explicitement comme Fils Unique et Bien-aimé au baptême et à la Transfiguration. Jésus se proclame lui-même comme étant le Fils de Dieu à trois reprises :
  • devant ses disciples à la confession de Pierre (Mt 16,13 20 ; Mc 8,27-50 ; Lc 9,18-22) ;
  • devant le peuple à l’occasion de la parabole des vignerons homicides (Mt 21,33-44 ; Mc 12,1 12 ; Lc 20, 9-19) ;
  • devant ses juges, en particulier les plus hautes autorités civiles et religieuses du peuple Juif (Mt 26,63-66 ; Mc 14,61-64 ; Lc 22,66-71).
Il révèle en conséquence à ses disciples le mystère de son unité avec le Père :
Nul ne connaît le Fils si ce n'est le Père, et nul ne connaît le Père si ce n'est le Fils. (Mt 11,27 ; Lc 10,21-22)
Mais c’est surtout son comportement, sa vie, qui manifeste un rapport très spécial avec Dieu le Père allant jusqu’à l’unité avec lui.
  • Il s’attribue un pouvoir égal à Dieu comme promulgateur d’une nouvelle Loi : « Moi je vous dis que… » (Mt 5,22 ; 28 ; 32 ;34 ; 44 ; Mc 10,4 ;12).
  • Il s’attribue le pouvoir de remettre les péchés, ce qui n’appartient qu’à Dieu (Mc 2,5-12 ; Lc 7,47-50).
  • Il s’attribue aussi un pouvoir judiciaire suprême (Mt 24,30; 31 ; Mc 13,21 ; Lc 21,27; 36), ainsi que celui de faire des miracles de lui-même (Mt 9,28 ; Mc.8,3 ; 4,39 ; Mt 8,5 13 ; Lc 7,14).
  • Il invite à tout quitter pour le suivre et à confesser son nom, ce dernier point étant vraiment le propre de Dieu (Mt 10, 32 ; 33 ; 37 ; 40 ; 19,29 ; Mc 8,34 ; 35 ; 10,29 30 ; Lc 14,26 ; 22,29 ;30) : aucun prophète ni envoyé de Dieu n’aurait osé réclamer cela pour lui-même.
À tous ces éléments, qui valent non seulement chacun en particulier, mais encore davantage par leur convergence, il faut ajouter les déclarations encore plus explicites de l’évangéliste saint Jean, témoin direct, dont voici quelques unes.
Jn 5,17-18 : « Il leur répondit: "Mon Père est à l'œuvre jusqu'à présent et j'œuvre moi aussi." Aussi les Juifs n'en cherchaient que davantage à le tuer, parce que, non content de violer le sabbat, il appelait encore Dieu son propre Père, se faisant égal à Dieu. »
Jn 10,30 : « Moi et le Père nous sommes un. » Jn 10,38 : « Croyez en ces œuvres, afin de reconnaître une bonne fois que le Père est en moi et moi dans le Père. »
Jn 14,9-11 : « Qui m'a vu a vu le Père. Comment peux-tu dire : Montre-nous le Père ! ? Ne crois-tu pas que je suis dans le Père et que le Père est en moi ? Les paroles que je vous dis, je ne les dis pas de moi-même : mais le Père demeurant en moi fait ses œuvres. Croyez-m'en ! Je suis dans le Père et le Père est en moi. »
À ces citations du Christ lui-même on pourrait aisément ajouter les textes des épîtres de saint Paul, de saint Pierre et de saint Jean. Ce dernier apôtre a spécialement écrit son évangile pour affirmer la divinité de Jésus-Christ :
Au commencement était le Verbe, et le Verbe était avec Dieu et le Verbe était Dieu. Il était au commencement avec Dieu. Tout fut par lui, et sans lui rien ne fut. [...]
Le Verbe était la lumière véritable, qui éclaire tout homme ; il venait dans le monde. Il était dans le monde, et le monde fut par lui. [...]
Et le Verbe s'est fait chair et il a habité parmi nous, et nous avons contemplé sa gloire, gloire qu'il tient de son Père comme Fils unique, plein de grâce et de vérité.

03 juin 2017

PENTECÔTE 3)

Lire l'article sur le Mystère de la Pentecôte...

Dans la nuit de la vigile de la Pentecôte on conférait à Rome dans la basilique du Latran les sacrements de baptême et de confirmation, ce qui donnait à cette vigile le même caractère que la nuit pascale. Au XIIe siècle, la cérémonie était anticipée dans l’après-midi, et le Pape se rendait à Saint-Pierre au coucher du soleil pour célébrer les Vêpres et l’office solennels. C’est ce qui explique l’ordre liturgique des cérémonies actuelles. La messe est, en fait, une messe nocturne, qui est déjà celle de la Pentecôte ; les vêtements liturgiques sont de couleur rouge. L’introït est extrait d’une prophétie d’Ézéchiel, qui, au sens littéral, concerne le sort futur d’Israël, mais au sens figuratif, se rapporte à l’effusion du Saint-Esprit sur les chrétiens.

Selon le rite romain primitif, il y avait douze leçons, chantées en grec et en latin. Saint Grégoire le Grand les réduisit à six. Elles sont suivies de cantiques et d’oraisons. On administrait pendant ce temps le baptême et la confirmation, puis on remontait ensuite dans la basilique pour y chanter le Gloria, le Kyrie ayant pour fonction d’assurer la transition entre la vigile et la messe proprement dite. Comme dans la nuit pascale, à l’Évangile, on ne porte pas de flambeaux : le cierge béni au commencement de la vigile faisant fonction de luminaire. [1]


Le B. Notker de Saint-Gall
La séquence Veni sancte Spiritus qui figure aujourd'hui au Missel est attribuée par quelques-uns à Innocent III ; en tout cas, elle en remplace une autre qui était fort belle : Sancti Spiritus adsit nobis gratia, mentionnée dans les Ordines Romani du XVe siècle, et dont l'auteur est le bienheureux moine Notker de Saint-Gall. On raconte que, lorsqu'en 1215, Innocent III entendit chanter cette composition monodique, il s'étonna que son auteur n'ait pas encore été canonisé : Voir la traduction.

Sancti Spiritus adsit nobis gratia, quæ corda nostra sibi faciat habitaculum, expulsis inde cunctis vitiis spiritualibus.

Spiritus alme, illustrator hominum, horridas nostræ mentis purga tenebras. Amator sancte sensatorum semper cogitatuum, infunde unctionem tuum clemens nostris sensibus.

Tu, purificator omnium flagitiorum, Spiritus, purifica nostri oculum interioris hominis. Ut videri supremus genitor possit a nobis, mundi cordis quem soli cernere possunt oculi.

Prophetas tu inspirasti, ut præconia Christi præcinissent inclita. Apostolos confortasti, ut trophæum Christi per totum mundum veherent.

Quando machinam per Verbum suum fecit Deus cœli, terræ, maris, tu, super aquas foturus eas, numen tuum expandisti, Spiritus.

Tu animabus vivificandis aquas fœcundas. Tu adspirando da spiritales esse homines.

Tu divisum per linguas mundum et ritus adunasti, Spiritus. Idololatras ad cultum Dei revocas.

Magistrorum optime, ergo nos supplicantes tibi exaudi propitius, sancte Spiritus, sine quo preces omnes cassæ creduntur et indignas Dei auribus.

Tu, qui omnium sæculorum sanctos tui numinis docuisti instinctu, amplectendo spiritus, ipse hodie Apostolos Christi donans munere insolito et cunctis inaudito sæculis hunc diem gloriosum fecisti.

Tu, qui omnium sæculorum sanctos tui numinis docuisti instinctu, amplectendo spiritus, ipse hodie Apostolos Christi donans munere insolito et cunctis inaudito sæculis hunc diem gloriosum fecisti.


De l'Esprit Saint que nous assiste la grâce pour que nos cœurs deviennent son habitation, étant d'elle tous expulsés les vices spirituels.

Esprit Saint, lumière des hommes, chassez de notre âme les horribles ténèbres. Vous qui aimez toujours les pensées judicieuses, répandez votre onction avec clémence dans nos sens.

Vous Esprit purificateur de toutes les hontes, purifiez l'œil de notre homme intérieur, afin que puisse être vu par nous, le Père que seuls peuvent voir les yeux des cœurs purs.

Vous avez inspiré les Prophètes afin qu'ils célébrassent les louanges illustres du Christ, Vous avez réconforté les Apôtres, afin qu'ils portent à travers tout le monde le trophée du Christ.

Quand Dieu fit par son Verbe le ciel, la terre, la mer, vous, planant sur les eaux, vous avez étendu votre puissance, ô Esprit.

Pour vivifier les êtres. vous fécondez les eaux. Par votre souffle vous donnez aux hommes d'être spirituels.

Le monde divisé par les langues et par les mœurs, vous l'avez réuni, ô Esprit, vous rappelez au culte de Dieu les idolâtres.

Ô vous, le meilleur des maîtres, nous vous supplions donc, exaucez-nous favorablement, Esprit Saint, sans qui toutes les prières sont vaines, et indignes des oreilles de Dieu, nous le croyons.

Vous qui, dans tous les siècles, avez enseigné les saints par une impulsion de votre volonté, les entourant de l'Esprit ; aujourd'hui aux Apôtres du Christ donnant un présent inaccoutumé et inouï à travers les siècles vous avez fait ce jour glorieux.




[1] Dom Schuster, Liber sacramentorum IV, p. 180.

Réécouter la séquence : Sancti Spiritus adsit nobis gratia !


PENTECÔTE 2)

Lire la première partie de l'article...


La loi du Sinaï donnait au peuple juif sa constitution et l’établissait comme peuple sacré et sacerdotal. En ce jour, le nouveau peuple de Dieu connaît aussi sa propre fondation. Cette loi spirituelle donne au nouveau peuple de Dieu sa constitution, laquelle n’est pas d’abord législative et canonique mais consiste dans la vie de l’Esprit Saint. C’est le Saint-Esprit qui lui donne sa forme ultime.

La venue du Saint-Esprit, au jour de la Pentecôte, est un phénomène aussi grand dans l'économie divine du salut de l'homme que l'Incarnation du Verbe dans le sein de la Très Sainte Vierge. […] Le moyen par lequel le Saint-Esprit remplit sa mission purificatrice est l'Église Catholique qui est, essentiellement, un peuple réuni par le Saint-Esprit dans la foi en la victoire du Christ. [1]

La présence du Saint-Esprit dans l’Église est aussi nouvelle [à la Pentecôte] que celle du Fils de Dieu à l'Incarnation. […] La venue du Fils de Dieu et la venue du Saint-Esprit sont deux faits semblables, analogues, étant posé que le Verbe se tient uni substantiellement à la nature humaine, tandis que le Saint-Esprit est devenu, pour ainsi dire, l'âme qui donne la vie à toute l’Église. Le Saint-Esprit ne remplace pas le Christ mais la présence intérieure du Christ dans l’Église remplace sa présence extérieure. Sans le Saint-Esprit la religion chrétienne ne serait plus qu'un événement historique. Le Saint-Esprit nous conserve tout ce que Notre Seigneur a fait, tout ce qu'Il a dit. [2]

De même que le Verbe de Dieu est présent en l’homme Jésus-Christ par l’union hypostatique, ainsi le Saint-Esprit est présent dans l’Église. C’est par lui que le Christ est vivant en elle, et que se conserve ce qu’il y a établi. Sans le Saint-Esprit la religion ne serait qu’un phénomène culturel, et l’Église ne serait qu’un organisme social, purement humain. Or, tous les membres, toutes les articulations, toutes les communautés et toutes les hiérarchies qui forment et animent l’Église, vivent par le Saint-Esprit.
« Dans le corps physique, les membres divers sont maintenus dans l'unité par l'action de l'esprit, qui vivifie et dont le retrait entraîne la disjonction des membres. De même dans le corps de l'Église, la paix entre les divers membres se conserve par la vertu du Saint-Esprit. » [3]
« Ce que l’âme est au corps d’un homme, le Saint-Esprit l’est au corps du Christ qui est l’Église : ce que fait l’âme dans tous les membres d’un seul corps, le Saint-Esprit le fait dans toute l’Église. » [4]
Toutes les actions de l’Église, la Liturgie, les sacrements, la doctrine, les missions, tout est animé par le Saint-Esprit.



Il nous faut donc voir l’Église autrement que comme une institution sociale ou un appareil administratif. L’institution sociale est bien mal en point aujourd’hui, mais l’essentiel n’est pas là. Par les yeux de la foi, nous voyons au-delà.

L’Église ne se réduit pas à son aspect extérieur. Le Saint-Esprit y est toujours présent. Il est absent là où il y a l’erreur et le péché, mais il continue d’agir. Cette action n’est certes pas toujours évidente, mais le principe demeure : L’Église est là où agit le Saint-Esprit, et inversement. Il ne peut pas quitter l’Église, de même que le Verbe ne pouvait pas quitter la nature humaine du Christ, même sur la Croix. Notre vie chrétienne, la vie de nos familles, de nos communautés, la Liturgie que nous célébrons sont l’œuvre du Saint-Esprit.

Inversement, nous ne devons pas limiter l’œuvre du Saint-Esprit à notre univers personnel ou à notre petite communauté. Le Saint-Esprit est plus puissant que les divisions établies par les hommes. D’une manière qui ne nous est pas forcément évidente, le Saint-Esprit continue d’être présent partout dans l’Église. Mêlé à l’erreur et au péché - mais nous-mêmes, sommes-nous exempts de ténèbres ? - le feu du Saint-Esprit se diffuse dans tout le Corps mystique du Christ. En ce sens là - en ce sens-là seulement - la Pentecôte est permanente.
L’Église est toujours jeune, même si certaines institutions humaines sont vieillies.
C’est toujours dans l’Église que nous recevons la vie.




[1] Dom Anschaire Vonier, La victoire du Christ, c.13-14.

[2] Dom Anschaire Vonier, L'Alliance nouvelle et éternelle, c.6.

[3] Saint Thomas d'Aquin, Summa Theologica, II-II, 183, a2, ad3.

[4] Saint Augustin, Sermon 267,4.


PENTECÔTE 1)

Le nom de Pentecôte vient du grec πεντηκοντα, qui signifie ‘cinquante’. Dans l’Ancien Testament on célébrait par la fête de la Pentecôte la promulgation de la Loi sur le Mont Sinaï cinquante jours après la Pâque (cf. Ex 12 ; 19-20 ; 31). Cette Loi était comme la constitution du peuple hébreu et lui donnait son existence religieuse et politique.

Les Actes des Apôtres nous rapportent qu’en la fête de la Pentecôte qui suivit la Passion et la Résurrection de Notre-Seigneur Jésus-Christ, la première communauté chrétienne était réunie autour de la Vierge Marie et des Apôtres. En ce jour, la Pentecôte de l’Ancien Testament fut transformée en Pentecôte de la Nouvelle Alliance, de même la Pâque de l’Ancien Testament avait cédé la place à celle du Christ : une nouvelle Loi fut substituée à l’ancienne.


La Pentecôte, Lectionnaire de Cluny (ms. nouv. Acq. lat. 2246), XIe siècle
fol. 79 v, Bibliothèque Nationale de France, Paris



« Le cinquantième jour est mis en valeur dans les Écritures ; ceci non seulement dans l’Évangile, du fait de la venue du Saint-Esprit, mais aussi dans les livres de l’Ancien Testament. Après la célébration de la Pâque par l’immolation de l’agneau, on compte cinquante jours jusqu’au jour où la Loi, écrite par le doigt de Dieu, fut donnée à Moïse, le serviteur de Dieu, sur le Mont Sinaï : or dans les livres de l’Évangile il est déclaré expressément que ‘doigt de Dieu’ signifie le Saint-Esprit. Un évangéliste dit en effet : ‘C’est par le doigt de Dieu que je chasse les démons.’ (Lc 11,20) ; un autre dit de même : ‘c’est par l’Esprit de Dieu que je chasse les démons’. (Mt 12,28)
[…]
L’agneau est mis à mort, la Pâque est célébrée, et, après cinquante jour, la Loi de crainte est écrite par le doigt de Dieu. Le Christ est mis à mort, conduit à l’immolation comme une brebis, comme l’atteste Isaïe (Is 53,7), la Pâque véritable est célébrée, et, après cinquante jour, le Saint-Esprit qui est le doigt de Dieu, est donné pour la charité, à l’encontre des hommes qui cherchent leur propre avantage, et qui portent un joug pénible et un lourd fardeau, sans trouver de repos pour leurs âmes ; car la charité ne cherche pas son propre avantage. (1 Co 13,5) [1]

C’est par le doigt de Dieu que la Loi a été donnée le cinquantième jour après l’immolation de l’agneau, et le Saint-Esprit est venu le cinquantième jour après la passion de notre Seigneur Jésus-Christ. L’agneau a été mis à mort, la Pâque a été célébrée, cinquante jours se sont écoulés, la loi a été donnée. Mais cette Loi était une Loi de crainte, non une Loi d’amour ; pour que la crainte fût changée en amour, le juste a été tué ; le type de ce juste était l’agneau que les juifs mettaient à mort. Il est ressuscité ; et depuis le jour de la Pâque du Seigneur, comme depuis le jour de la Pâque de l’agneau immolé, on compte cinquante jours ; et le Saint-Esprit est venu, dans la plénitude de l’amour, non dans la peine de la crainte. Pourquoi cela ? Le Seigneur est ressuscité et a été glorifié pour envoyer le Saint-Esprit. » [2]



À la différence de l’ancienne Loi, la nouvelle n’est pas écrite sur des tables de pierre, mais dans le cœur des fidèles par le Saint-Esprit, selon ce que prophétisait Jérémie (31,33) : « Après ces jours-là, dit Yahvé : Je mettrai ma loi au dedans d'eux et je l'écrirai sur leur cœur. » Même si elle implique des prescriptions, la nouvelle Loi est essentiellement la grâce du Saint-Esprit, non un code juridique.
« Comme la Loi des œuvres fut écrite sur des tables de pierre, la Loi de la foi fut écrite dans le cœur des fidèles […] Quelles sont-elles, ces lois que Dieu lui-même a inscrites dans nos cœurs, sinon la présence même du Saint-Esprit ? » [3]


Au jour de la Pentecôte sont accomplies, et ne cessent de s’accomplir depuis lors, les paroles du Christ :
« Lorsque le Consolateur que je vous enverrai d'auprès du Père, l'Esprit de vérité qui procède du Père, sera venu, il rendra témoignage de moi. Et vous aussi, vous me rendrez témoignage. » (Jn 15,26)
« C’est lui qui me glorifiera. » (Jn 16,14)
Par les Apôtres et par l’Église, le Saint-Esprit rend témoignage au Christ et le glorifie. Tandis que sa Résurrection était restée le secret d’un petit cercle de disciples, que l’Église restait ignorée, que la première communauté chrétienne vivait dans la crainte, lors de la Pentecôte la victoire du Christ est rendue publique et proclamée par les Apôtres ; elle est confirmée par les miracles qu’ils accomplissent en son Nom.
En envoyant le Saint-Esprit, le Christ fait éclater la gloire et la puissance de sa Résurrection. La Pentecôte, comme toutes les fêtes de l’année liturgique, est donc bien une fête du Christ. Elle est la fête du Christ qui envoie le Saint-Esprit sur son Église et accomplit ainsi son Œuvre, jusqu’au dernier jour où elle sera achevée.


25 mai 2017

ASCENSION

Plan de cet exposé :
Un fait réel et historique
La gloire du Christ ressuscité
Prêtre pour l’Éternité
Présent dans l’Église
Le Christ entre au ciel avec l’Église
L'attente du retour du Christ
La Liturgie de l’Ascension


Un fait réel et historique

L’Ascension du Christ est un des mystères de la Foi. Nous le proclamons dans le Credo :
Et ascendit in caelum ; sedet ad dexteram Patris.
Annoncé à mots couverts par le Christ (Jn 6,63 et 20,17), l’événement est rapporté par les évangiles de saint Marc (16,14-20) et de saint Luc (24, 50-51). Les Actes des Apôtres en donnent un récit plus détaillé et précisent qu’il eut lieu quarante jours après Pâques.

L’ambiance actuelle du monde provoque au doute, comme pour tous les autres faits surnaturels de la vie du Christ. Le récit de l’Ascension est assimilé aux légendes mythologiques de l’antiquité. L’état actuel de la science peut sembler incompatible avec cette idée d’un ‘ciel’ où le Christ vivrait en son corps entouré de la cour céleste des saints et des anges. Jusqu’au Moyen-Âge on concevait le ciel physique comme une voûte ou une sphère solide sur laquelle étaient fixés des points lumineux, les étoiles ou corps célestes réputés incorruptibles. C’est au-dessus de cette voûte que l’on plaçait le ciel des bienheureux avec le Christ. L’astrophysique présente aujourd’hui un tout autre visage du ciel astral. Ceci met-il en question la vérité de l’Évangile ?

Une simple réflexion de bon sens suffit à résoudre la question. Le ciel physique est constitué d’astres innombrables, composés de corps semblables à ceux de la terre, soumis à des changements continuels, et situés à des distances mesurées en années-lumière, sans grande précision du reste. Cela ne change rien quant au ciel surnaturel, lieu du séjour du Christ et des bienheureux. Ce ciel est bien un lieu physique, matériel et corporel, mais il est surnaturel, c'est-à-dire au-delà de toutes les réalités qui sont objet de l’astrophysique et au-delà de tous ses moyens d’investigation. Ce n’est pas une question de distance mais une question de nature.


La gloire du Christ ressuscité

Mais pour saisir ce mystère il ne suffit pas d’en rester à un simple argument apologétique. Éclairée par la foi, l’intelligence du chrétien cherche à pénétrer toujours davantage l’essence mystérieuse de cette Ascension qui est bien autre chose que la simple élévation physique d’un corps, aussi sacré soit-il. La Foi n’est pas un aveuglement et une démission de l’esprit, mais au contraire, le point de départ d’une intelligence plus profonde de la Révélation : Crede ut intelligas, croire pour comprendre ! Pour cela il importe de comprendre le lien nécessaire entre la Résurrection et l’Ascension.

La vie corporelle du Christ ressuscité n’est pas une vie naturelle, mais surnaturelle et glorieuse. Sa résurrection fut tout autre chose que la réanimation d’un corps, tout autre chose que la résurrection du fils de la veuve de Naïm ou de Lazare, qui sont morts de nouveau des années après le miracle.
« Le Christ ressuscité des morts ne meurt plus,
la mort n’a plus sur lui d’empire. » (Rm 6,9).
Le corps du Christ ressuscité n’est plus soumis aux conditions physiques de ce monde. Tout en étant véritablement matériel - « Touchez-moi et constatez, car un esprit n'a ni chair ni os, comme vous voyez que j'en ai. » (Lc 24,39) - il échappe au conditionnement des éléments de la nature et aux limites de l’espace et du temps. Tout en étant sur terre le Christ est en un état de gloire, spirituellement et corporellement, même s’il voile en partie cette gloire lorsqu’il apparaît à ses apôtres.

Or, cet état glorieux du Christ est étranger à la nature du monde où nous vivons. Sa vie est celle de l’éternité, dans la perfection et l’immobilité. Ce qui est déjà parvenu à sa perfection ne peut plus progresser ni changer. La gloire de l’éternité implique l’immobilité dans la perfection. Le corps glorieux se trouve dans l’immutabilité éternelle tandis que les êtres de ce monde sont soumis à la génération et à la corruption, à la naissance et à la mort, au changement, au progrès ou à la déchéance. L’insertion physique et corporelle du Christ dans les activités et les changements de ce monde est donc en opposition avec son état de gloire. Il est resté sur terre pendant quarante jours pour établir la foi de ses Apôtres en sa résurrection et achever leur formation, mais cette situation était temporaire. Ces quarante jours étaient un temps de transition vers la gloire du Ciel.

En tant que Dieu le Christ n’a jamais quitté le ciel, mais selon son humanité susceptible de souffrir, il vivait en ce monde terrestre ; c’est pourquoi le Credo proclame qu’il « est descendu du ciel ». Par sa passion et sa mort il a mérité de rejoindre la gloire du Père dans l’intégralité de sa nature humaine, selon son âme et son corps :
« Vous verrez le Fils de l'Homme monter où il était auparavant. » (Jn 6,63)
Il est passé par la mort de la Croix pour entrer au Ciel dans la gloire. Le but de l’Incarnation n’est pas la mort, mais le Ciel. Le Christ s’est offert en victime en son corps et en son âme, et a ainsi mérité la gloire de la Résurrection et le retour vers la gloire qu’il avait dès le commencement :
« Il s'est abaissé lui-même, se faisant obéissant jusqu'à la mort, et à la mort de la croix. C'est pourquoi aussi Dieu l'a souverainement élevé, et lui a donné le nom qui est au-dessus de tout nom » (Ph 2,8-9)


Prêtre pour l’Éternité

L’Ascension est aussi une exigence du mystère de la Rédemption et du sacerdoce éternel du Christ, comme l’énonce l’épître aux Hébreux : « Tu es prêtre pour toujours selon l'ordre de Melchisédech. » (Ps 109 - Hb 5,6). Le Christ continue donc d’exercer son sacerdoce après sa mort et sa résurrection. Son sacrifice n’est pas achevé à sa mort mais il continue, même après qu’il l’ait offert sur la Croix. Accompli sur terre de manière physique et sanglante, ce sacrifice continue au Ciel, de manière glorieuse. Sur terre il a tout accompli, mais c’est au ciel qu’il achève son œuvre et c’est au ciel qu’il doit continuer son offrande.

C’est ce qu’enseigne cette même épître :
« Mais le Christ ayant paru comme grand prêtre des biens à venir, c'est en passant par un tabernacle plus excellent et plus parfait, qui n'est pas construit de main d'homme, c'est-à-dire, qui n'appartient pas à cette création-ci ; et ce n'est pas avec le sang des boucs et des taureaux, mais avec son propre sang, qu'il est entré une fois pour toutes dans le saint des saints, après avoir acquis une rédemption éternelle. […] Car ce n'est pas dans un sanctuaire fait de main d'homme, image du véritable, que le Christ est entré: mais il est entré dans le ciel même, afin de se tenir désormais pour nous présent devant la face de Dieu. » (Hb 9,11-12 ; 24)
Dans l’Ancien Testament le Grand-Prêtre entrait une fois par an dans le sanctuaire du tabernacle, le “saint des saints”, muni du sang des animaux qu’il avait immolés. Ce rite était une figure du mystère du sacrifice du Christ, le sang des animaux, figure du sang du Christ, le “saint des saints”, figure du Ciel. Ayant répandu son propre sang le Christ entre dans le tabernacle du Ciel, dont le tabernacle de l’Ancien Testament n’était qu’une figure. Le Ciel est le sanctuaire où le souverain prêtre officie désormais pour l’éternité en continuant d’offrir de manière glorieuse le sacrifice qu’il a offert de manière physique et sanglante sur terre.

Au sacrifice sanglant sur la Croix succède alors au Ciel le sacrifice de gloire. C’est pourquoi :
« L'œuvre du Calvaire, osons le dire, n'est pour l'Apôtre [saint Paul] qu'un moment de l'œuvre totale, un moyen, une préparation divine : elle n'est pas le terme définitif du sacrifice. Elle fait corps avec la Résurrection, qui en est la revanche, avec l'Ascension, où, moyennant la rançon du sang versé, la voie du sanctuaire étant frayée enfin, le Seigneur [en] prend possession en son nom et au nôtre ; […] L'immolation du Calvaire ne saurait être, chez le pontife nouveau, isolée de son fruit ; et ce fruit suprême, ce terme dernier de l'intention divine, en vue duquel le Christ est pontife, et qui contient tout à la fois et la gloire souveraine du Verbe incarné, et l'éternelle félicité de tout ce qui, au cours du temps, s'est attaché à lui, c'est l'offrande au Père, en chacun des sanctuaires d'ici-bas, et finalement en son sanctuaire incréé (1 Co 15, 28), de son Fils et de tout ce qui est à lui. » Dom Delatte : Les Épîtres de saint Paul, t. II, p. 370-371.



Présent dans l’Église

Le départ du Christ pour le ciel est également nécessaire pour qu’il puisse accomplir son œuvre de Salut sur terre par l’Église. En effet, le souverain prêtre continue d’exercer sur terre son sacerdoce par le moyen de l’Église. Tout en étant physiquement absent, le Christ continue d’être présent et d’agir sur terre par son Église. C’est l’Église qui accomplit son œuvre sur terre, qui la diffuse et l’applique partout dans le monde. Limitée à un lieu unique, la présence physique du Christ n’aurait pu suffire à étendre au monde l’œuvre du Salut. Il a voulu que son œuvre s’appliquât, se diffusât et se perpétuât dans le monde entier et ce, de manière humaine, et donc sociale et sensible, par une société visible et organique, faisant usage des éléments matériels de ce monde. À la présence physique du Christ succède sa présence mystique par l’Église. Les Apôtres et leurs successeurs enseignent toutes les nations dans la terre entière. La vie de la communauté chrétienne réalise et étend à l’humanité la communion d’amour que le Christ est venu établir. La Liturgie célèbre et communique ce mystère du Salut au moyen des éléments sensibles et symboliques.
Cette œuvre sacerdotale du Christ par l’Église se réalise de manière éminente dans la Liturgie eucharistique [1]. Le pain et le vin y sont convertis au Corps et au Sang du Christ glorieux qui est au ciel. La Liturgie de la terre est élevée au Ciel pour être unie à la Liturgie du ciel.
C’est ce qu’exprime la prière Supplices te rogamus :
« Nous vous en supplions, Dieu tout-puissant, faites porter ces offrandes par les mains de votre saint ange, là-haut, sur votre autel, en présence de votre divine Majesté. »
La même Liturgie est célébrée par le même Christ, selon deux modes différents : au Ciel dans la Jérusalem céleste de manière glorieuse, et sur terre dans l’Église militante de manière sacramentelle, par les prêtres de l’Église configurés au sacerdoce du Christ. Notre Liturgie de la terre est plus qu’une image, elle est la présence et la réalisation terrestre de la Liturgie du ciel. Nous chantons le Sanctus en union réelle avec les chœurs angéliques, avec les Chérubins et les Séraphins.


Le Christ entre au ciel avec l’Église

En montant au Ciel le Christ, premier homme à y pénétrer, entraîne à sa suite tous les membres de son Corps mystique.
« Il y a beaucoup de demeures dans la maison de mon Père; s'il en était autrement, je vous l'aurais dit, car je vais vous y préparer une place. Et lorsque je m'en serai allé et que je vous aurai préparé une place, je reviendrai, et je vous prendrai avec moi, afin que là où je suis, vous y soyez, vous aussi ; et là où je vais, vous en savez le chemin. » (Jn 14, 2-4)
Le ciel était fermé aux hommes ; il est désormais ouvert par Jésus-Christ. Les hommes justifiés par le Christ le rejoindront au ciel : « Père, ceux que vous m'avez donnés, je veux que là où je suis, ils y soient avec moi. » (Jn 17, 24)
Captivam duxit captivitatem! « Il conduit derrière lui les captifs... » (Ps 67,19). Les ennemis captifs marchaient derrière le char triomphal de l’imperator romain. Le Christ entraîne à sa suite, non pas des ennemis, mais les élus qui ont été délivrés de la captivité du démon. Saint Augustin commente : « La multitude des saints et des fidèles qui portent Dieu deviennent en quelque sorte le char de Dieu. » [2]
C’est pourquoi l’Église n’existe pas seulement sur terre, elle existe déjà au Ciel. Toute la vie de l’Église et de chaque chrétien en particulier est en lien étroit avec la vie de l’Église au Ciel. Nous sommes « concitoyens des saints et membres de la famille de Dieu. » (Ep 2, 19) « Notre cité est dans les cieux » (Ph 3, 20). Le sort de l’homme est désormais changé : « Il nous a ressuscités, ensemble, et nous a fait asseoir ensemble dans les cieux en Jésus-Christ. » (Ep 2, 6)

« Exultons d’une sainte allégresse, mes bien chers frères, et réjouissons-nous dans une pieuse action de grâces : l’Ascension du Christ est aussi notre propre élévation, et là où la tête a précédé en gloire, le corps est appelé en espérance. En ce jour non seulement la possession du Paradis nous est assurée, mais encore, dans le Christ, nous avons pénétré au plus haut des cieux : l’ineffable grâce du Christ nous a procuré bien plus que ce que nous avions perdu par la jalousie du démon. Ceux qui avaient été expulsés du bonheur de leur première demeure par le venimeux ennemi, le Fils de Dieu se les a incorporés et a placés à la droite du Père, avec qui il vit et règne dans l’unité du Saint-Esprit, Dieu dans les siècles des siècles. Amen. » (Saint Augustin, Sermon 73,4)

La Liturgie anticipe sur cette vie en nous faisant communier au pain des Anges, c'est-à-dire au Corps et au Sang de celui qui nourrit au Ciel les bienheureux dans la vision. Elle est le signe que les chrétiens attendent cette vie éternelle et que, comme nous le demandons dans la collecte, nous habitons au Ciel par l’espérance et par le cœur.


L'attente du retour du Christ

La fête de l’Ascension étant une fête de l’espérance du Ciel elle est aussi l’expression de notre désir du Christ, car le désir du ciel n’est autre que le désir du Christ. L’hymne des vêpres appelle le Christ « notre Rédemption, notre amour et notre désir, … notre joie, … notre récompense ». Dans l’attente d’être réuni au Ciel avec Jésus-Christ le chrétien désire lui être uni toujours davantage dans l’amour.
C’est ce désir et cette recherche continuelle du Christ qui entraînent le renoncement au monde. Celui qui met en œuvre la puissance de l’Ascension dans son esprit et dans son cœur se sépare du monde et adopte un mode de vie de renoncement, exclusivement tendu vers le Ciel.
Il vit en permanence la fête de l'Ascension, se contentant des choses d'en-haut. Il ne craint rien sur la terre, ni « tribulation, ni angoisse, ni persécution, ni faim, ni nudité, ni péril, ni glaive » (Rm 8, 35). Il ne désire rien sur terre, ni louanges, ni honneur, ni pouvoir, ni amitié, ni richesse. Il se nourrit des biens d'en-haut, de la vérité et de la charité, qui font oublier tous les biens de ce monde et jusqu’à soi-même.
Le chrétien reste présent aux réalités et aux épreuves de ce monde. Son devoir d’état s’impose toujours à lui comme une pratique nécessaire pour rejoindre sa patrie. Le but de sa vie sur terre est de préparer l’éternité et les plus belles actions n’ont de valeur que selon le poids qu’elles auront dans l’éternité.

La vie du chrétien est une attente du retour du Christ. « Ce Jésus qui a été enlevé d'auprès de vous dans le ciel, ainsi viendra-t-il, de la même manière que vous l'avez vu s'en aller au ciel. » (Ac 1, 11) La vie de l’Église est une attente de l’avènement du Christ. « Soyez semblables à des hommes qui attendent leur maître à son retour des noces. » (Lc 12, 36)
La vie de l’Église sur terre est une attente de l’avènement du Christ :
« Hommes de Galilée, pourquoi restez-vous à regarder vers le ciel ? Ce Jésus qui, d'auprès de vous, a été enlevé au ciel, ainsi viendra de la même manière que vous l'avez vu s'en aller au ciel. »
Et iterum venturus est cum gloria.
L’Église attend le retour du Christ, qui coïncidera avec son propre accomplissement dans la gloire. « Et l'Esprit et l'Épouse disent : „Venez !“ Que celui qui entend dise aussi „Venez !“ […] „Amen ! Venez, Seigneur Jésus !“ » (Ap 22, 17 et 20)


La Liturgie de l’Ascension

Bien que saint Augustin attribue aux Apôtres eux-mêmes l’institution de cette fête, il semble bien que primitivement les cinquante jours du Temps Pascal aient constitué une seule solennité sans distinction. La pèlerine Égérie, au chapitre 43 de son récit, rapporte qu’à Jérusalem une procession sur les lieux de l’Ascension avait lieu le jour de la Pentecôte. Toutefois a célébration distincte de l’Ascension est bien attestée dès le IVe siècle.

Les textes de la Liturgie du jour sont simplement des extraits des récits du Nouveau Testament et des Psaumes qui annoncent cet événement, le Ps 46 et le Ps 67 tout particulièrement.
Le Ps 46 développe l’acclamation ‘Le Seigneur est roi !’. Le roi d’Israël monte au temple au milieu des acclamations en cortège triomphal. Son empire s’étend à tous les peuples qui viennent avec leurs princes se joindre au peuple élu. « Dieu s’élève parmi les acclamations, le Seigneur au son de la trompe. »
Le Ps 67 célèbre les étapes de l’histoire d’Israël dans un tableau rétrospectif qui en évoque les grandes étapes. La Liturgie en a extrait les versets 18-19 et 33-34 : « Du Sinaï le Seigneur vient dans son sanctuaire. Il est monté sur les hauteurs, capturant les captifs. » « Chantez pour le Seigneur qui s’avance sur les cieux des cieux vers l’Orient ! » Saint Paul commente ainsi le verset 19 : « Que signifie : " Il est monté " sinon qu'il était descendu d'abord dans les régions inférieures de la terre? Celui qui est descendu est celui-là même qui est monté au-dessus de tous les cieux, afin de tout remplir. » (Ep 4,9-10) Le Christ emmène au Ciel comme un triomphateur les hommes qui étaient prisonniers du démon, ainsi que le chante l’hymne Jesu, nostra redemptio :
Inferni claustra penetrans
Tuos captivos redimens
Victor triumpho nobili
Ad dextram Patris residens.

Pénétrant les prisons de l’enfer
vous rachetez vos captifs.
Vainqueur d’un noble triomphe
vous siégez à la droite du Père.


[1] Voir notre étude sur la Liturgie.

[2] Multitudo sanctorum atque fidelium, qui portando Deum fiunt quoddamodo currus Dei. (Saint Augustin, Enarratio super psalmum 67).


17 avril 2017

FESTA PASCHALIA !

On appelle ‘Temps Pascal’ la portion de l’Année Liturgique qui court de la fête de Pâques à celle de la Pentecôte inclusivement. Cela fait exactement cinquante jours, comme l’indique le mot grec Pentecostes. Cette cinquantaine pascale est prolongée par l’octave de la Pentecôte, instituée plus tardivement, et qui développe la solennité de cette dernière fête de manière semblable à l’octave de Pâques, sans qu’elle soit pour autant incompatible avec le jeûne des Quatre Temps.

Cette période de l’année liturgique se caractérise par la répétition fréquente de l’Alléluia, les mélodies simples et joyeuses des hymnes Ad coenam Agni providi (Conviés au banquet de l’Agneau) et Aurora lucis rutilat (L’aurore brille de tout son éclat), mélodies que l’on reprend à tous les offices du jour. Les psaumes des Complies sont chantés le dimanche – et déjà le samedi soir – sur un ton spécial, plus léger et plus mélodieux.
On notera aussi la brièveté de plusieurs offices qui n’ont qu’une antienne pour tout un groupe de psaumes : tout respire l’allégresse et la simplicité. Les acclamations au Christ ressuscité reviennent fréquemment sur les lèvres du clerc et du moine, invocations que le chrétien fervent s’appliquera, lui aussi, à répéter tout au long de la journée : Surrexit Dominus vere ! (Le Seigneur est vraiment ressuscité !) ; Mane nobiscum Domine ! … (C’est l’invocation des disciples d’Emmaüs : Restez avec nous, Seigneur, car il se fait tard !) …

L’institution du Temps Pascal remonte aux premiers âges de l’Église. Nous en avons un beau témoignage dans les Conférences de Cassien [1].
Question : Pourquoi, pendant cinquante jours, adoucissons-nous dans nos repas les rigueurs de l'abstinence, alors que Jésus-Christ ne resta que quarante jours avec ses disciples, après sa résurrection ?
Réponse de l’abba Théonas : Votre demande est juste et mérite que je vous fasse connaître toute la vérité. Après l'ascension du Sauveur, qui eut lieu quarante jours après sa résurrection, les Apôtres descendirent de la montagne des Oliviers, où ils l'avaient vu retourner à son Père, comme il est dit dans les Actes des Apôtres. Ils rentrèrent à Jérusalem, et y attendirent, pendant dix jours, la venue de l'Esprit-Saint. Ils le reçurent quand ces dix jours furent passés, et célébrèrent par conséquent avec joie le cinquantième jour qui complète le temps consacré par les fêtes de l'Église. Nous voyons, dans l'Ancien Testament, ce temps pascal indiqué par des figures. Ainsi fallait-il, sept semaines après Pâques, faire offrir au Seigneur le pain des prémices, par les mains des prêtres. (Dt 16) Les Apôtres, en prêchant ce jour-là au peuple de Jérusalem, offrirent bien à Dieu le vrai pain des prémices, qui nourrit de la doctrine nouvelle et rassasia généreusement cinq mille hommes choisis parmi les Juifs, et qu’ils consacrèrent au Seigneur telles les prémices du peuple chrétien. C'est pour cela qu'il faut réunir les dix jours aux quarante qui les ont précédés, et les célébrer avec la même joie et la même solennité.
Cette tradition, qui remonte au temps des Apôtres, mérite d'être fidèlement observée. Aussi, pendant ces jours, ne se met-on pas à genoux en priant, parce que cette posture est un signe de pénitence et de tristesse. Nous observons donc le temps pascal comme un seul dimanche, et nos Pères nous ont appris qu'il ne fallait, ce jour-là, ni jeûner, ni se mettre à genoux, pour honorer la résurrection du Sauveur. »
Ces cinquante jours comprennent donc les cinq semaines après Pâques, la fête de l’Ascension et celle de la Pentecôte. Pour bien comprendre et vivre intérieurement ce que l’Église célèbre extérieurement, il faut se rappeler cette vérité fondamentale de tout l’ordre liturgique : la Liturgie et les Sacrements ont une triple signification : ils commémorent un événement passé, ils signifient une réalité présente, ils annoncent un événement futur, c'est-à-dire la fin ultime de l’œuvre divine de notre Salut.

16 avril 2017

PASCHA NOSTRUM !


« Fête des fêtes, solennité des solennités ! »


Ainsi s'exclame saint Grégoire de Nazianze à propos de la fête de Pâques. C'est effectivement le sommet de l’année liturgique. On y célèbre l’accomplissement définitif de l’œuvre du Salut, car la Résurrection scelle la victoire du Christ sur la mort et sur le péché.

Tout ce qui précède la Résurrection du Christ n’en est que la condition et la préparation.
C’est par elle que l’Incarnation et les événements de la vie terrestre du Verbe incarné obtiennent leur effet qui est la résurrection des âmes, puis des corps :
« Comme tous meurent en Adam, de même aussi tous seront vivifiés dans le Christ »
(1 Co 15,22).
Alors « les Anges tremblent en voyant renversé le sort des mortels : C’est la chair qui pèche et la chair qui purifie, un Dieu règne dans la chair même d’un Dieu » ! (hymne des Matines de l’Ascension)




Pâques est le jour de la nouvelle création, le jour que fait le Seigneur, comme nous le chantons pendant toute l’octave :
« Voici le jour que fit le Seigneur : réjouissons-nous et exultons en lui. » (Ps 117).
Le premier jour du monde Dieu créa la lumière (Gn 1,3). C’est aussi le premier jour de la semaine que Dieu opère la re-création du monde par le Christ, « lumière du monde » (Jn 8,12). Le soleil, dont la lumière ne cesse de croître en cette saison, est le symbole du Christ ressuscité :
« Il s’élance d’une extrémité des cieux, et sa course atteint jusqu’à l’autre ; rien n’échappe à sa chaleur. » (Ps 18)

Le jour de Pâques est prolongé par le Temps Pascal, qui constitue avec lui comme une seule fête. Ce sont les cinquante jours qui s’écoulent jusqu’à la Pentecôte. Cette institution remonte aux temps apostoliques. Les Pères en témoignent.

Selon saint Augustin et d’autres Pères, tandis que le nombre quarante est symbole de notre vie terrestre, ce temps de la « cinquantaine » représente la vie éternelle.

15 avril 2017

La Vigile pascale I)


LE LUCERNAIRE
Le feu nouveau
Le cierge pascal
LA GRANDE VIGILE
Les lectures
Le baptême
L’eucharistie

Voir nos autres articles sur la Semaine sainte :
Le Dimanche des Rameaux, Le Jeudi Saint, Le Vendredi Saint.


La Vigile pascale est appelée par saint Augustin la « mère de toutes Vigiles. » [1] La prière nocturne convient au plus haut point en cette nuit où nous célébrons la naissance du Seigneur à la vie glorieuse, en même temps que la renaissance de notre humanité déchue à la nouvelle vie. Depuis les origines, cette nuit rappelant la victoire de la lumière sur les ténèbres a été célébrée avec grande solennité. Dès le IIe siècle, Tertullien en parle comme d’une loi dont on ignore l’institution, et le martyr saint Justin donne une première description de cette nuit.
Il faut savoir gré au Pape Pie XII d’avoir restauré cette vigile nocturne à l’encontre de la pratique qui prévalait au cours des derniers siècles, et qui en plaçait la célébration le samedi matin. Cette pratique s’était introduite progressivement, comme pour le jeudi et le vendredi saints, dans le but de mettre fin plus tôt au jeûne. En revanche, on n’a pas tiré la conséquence de cette restauration pour le jeûne qui, lui aussi, est une pratique remontant aux origines-mêmes de l’Église…
Cette vigile comporte, en fait, deux cérémonies bien distinctes : le lucernaire ou célébration du cierge pascal, et la vigile ou “veille” proprement dite.

Illustration d'un "rouleau de l'Exultet"
ou l'on voit bien le texte chanté à l'envers.


LE LUCERNAIRE

Le feu nouveau

La cérémonie débute par la bénédiction du feu nouveau. À notre époque où allumettes et briquets nous mettent le feu à disposition en un rien de temps, et où l’énergie électrique le remplace dans la plupart des usages, nous pouvons avoir du mal à saisir le sens de cette bénédiction. Avant ces inventions, chaque maison, chaque ‘foyer’ (le mot est bien caractéristique) entretenait en permanence un feu en vue d’en pouvoir disposer à volonté pour toute nécessité domestique. La physique antique considérait le feu comme un des quatre éléments composant les corps matériels. Ses propriétés naturelles en ont fait aussitôt un symbole de la divinité et de la vie. En témoigne un texte de Denys l’Aréopagite :
« Le feu sensible est, pour ainsi dire, partout présent, il illumine tout sans se mêler à rien, et tout en en demeurant totalement séparé. Il brille d'un éclat complet et demeure en même temps secret, car, en soi, il reste inconnu, hors d'une matière qui révèle son opération propre. On ne peut ni supporter son éclat ni le contempler face à face, mais son pouvoir s'étend partout, et là où il naît il tire tout à soi, faisant dominer son acte propre. Par cette transmutation, il fait don de soi à quiconque l'approche si peu que ce soit : il régénère les êtres par sa chaleur vivifiante, il les éclaire par ses éclatantes illuminations, mais en soi il demeure pur et sans mélange. Il a le pouvoir de décomposer les corps sans subir lui-même aucune altération. Il agit vivement. Il vit sur les hauteurs, il échappe à toute attraction terrestre, il se meut sans cesse, il se meut lui-même et il meut les autres. Son domaine s'étend partout, mais il ne se laisse enfermer nulle part, il n'a besoin de personne. Il s'accroît insensiblement, manifestant sa grandeur en toute matière qui l'accueille. Il est actif, puissant, partout invisible et présent. Négligé, il semble qu'il n'existe pas. Mais sous l'effet de ce frottement qui est comme une prière, il apparaît brusquement avec toutes ses qualités propres, bientôt on le voit prendre un irrésistible essor et c'est sans rien perdre de soi qu'il se communique joyeusement autour de lui. On trouverait encore plus d'une propriété du feu qui s'applique, comme une similitude sensible, aux opérations de la Théarchie [2]. Les connaisseurs de la sagesse divine le savent bien lorsqu'ils attribuent des figures incandescentes aux essences célestes, révélant ainsi en quoi elles assument la forme et, autant qu'elles le peuvent, la ressemblance de Dieu. » [3]
En conséquence le feu nouveau est symbole de la résurrection du Christ. Il provient en effet « du silex frotté, comme le Christ ressuscité sort du tombeau taillé dans le roc ou du cristal exposé au soleil, comme le Christ communique la lumière divine. » [4]

Cette bénédiction du feu nouveau, suivie par la louange du cierge et de sa lumière est unique dans l’année et donne à la cérémonie un caractère extraordinaire qui semble proprement liée à la solennité pascale ; pourtant, dans les origines, il n’en est rien. Jusqu’au Moyen-Âge, une telle cérémonie avait lieu soit quotidiennement, soit chaque samedi. Les Vêpres étaient alors un office assez long, débutant plus tard qu’aujourd’hui et se prolongeant dans la nuit. Il fallait donc allumer les lumières à cette occasion. On bénissait alors un cierge ou une lampe et on y prenait la lumière. Cette cérémonie était appelée lucernaire, nom que l’on donnait aussi aux Vêpres. Elle existait à Jérusalem selon le récit de la pèlerine Égérie [5], ainsi qu’en Espagne, en Gaule, à Milan, et en Afrique [6]. Il semble bien que ce soit là le thème de la 4e hymne du Cathemerinon de Prudence :
Voir le texte latin...
Auteur de la brillante lumière, bon Maître qui divises les temps par des successions fixes, le soleil s’est plongé dans l’Océan, l’affreux chaos nous envahit, ô Christ! rends la lumière à tes fidèles!
Quoique tu aies décoré les cieux d’astres sans nombre, quoique tu aies donné à la terre la lune pour flambeau, tu nous apprends à frapper un caillou pour en faire jaillir des étincelles, semences de lumière.
Afin que l’homme n’ignore pas qu’il n’a d’autre espérance de lumière que dans le corps immortel du Christ, qui a voulu s’appeler la pierre ferme, d’où sort l’étincelle qui allume nos faibles feux.
[…]
Des lampes sont suspendues à des cordes mobiles, et brillent attachées aux lambris; vacillant au-dessus des flots d’huile qui l’alimentent, la flamme inonde de lumière le verre transparent.
[…]
Il est digne et juste, ô Dieu! que ton troupeau t’offre, au commencement de la nuit humide de rosée, la lumière, le plus précieux de tes dons, la lumière qui nous fait apercevoir tes autres bienfaits.
C’est toi qui es la vraie lumière de nos yeux, la vraie lumière de nos pensées, tu es notre miroir au dedans et notre miroir au dehors, reçois la lumière que je t’offre humblement teinte de l’onction du chrême de paix.
Père souverain, je t’en prie par le Christ ton Fils en qui ta gloire repose visiblement, Notre-Seigneur, ton Fils unique, de qui procède, ainsi que de ton cœur de Père, le Paraclet;
Par qui ta splendeur, ta gloire, ta louange, ta sagesse, ta majesté, ta piété, prolongent éternellement leur règne sous un triple nom, durant les siècles des siècles.
Voir le texte latin...



Le cierge pascal

Au lucernaire, le diacre avait pour fonction de chanter la louange du cierge, la “laus cerei”, fonction qu’il a gardé pour l’Exultet pascal.
Toutefois, à Rome, le lucernaire n’existait pas ; il n’y avait donc pas non plus de cierge pascal. À sa place se déroulait la cérémonie suivante. Le jeudi saint, au moment de None, devant la porte de la basilique, on tirait de la pierre une étincelle, avec laquelle on allumait un cierge fixé à l'extrémité d'un roseau que l’on portait en procession. Quand le cortège arrivait devant l'autel, on allumait sept lampes avec le roseau, et la messe commençait. Une telle procession avait lieu également les vendredi et samedi saints [7].
L’extension du rit romain à l’empire franc et la fusion de certains des éléments de la liturgie gallicane avec le rit romain entraînèrent la suppression du lucernaire quotidien en même temps que son introduction à Rome pour la fête de Pâques. Ainsi la bénédiction du feu et du cierge pascal « constitue une altération de la primitive Eucharistia lucernaris, et, comme telle, elle est tout à fait étrangère à l'antique tradition liturgique du Siège apostolique, au point d'être absente des plus anciens Ordines Romani. Le mérite de l'avoir introduite à Rome revient à cette espèce de compromis entre les usages gallicans et la liturgie romaine qui fut conclu durant la première période carolingienne ; en sorte que le résultat de cette fusion, grâce aux nouveaux dominateurs francs, finit par obtenir droit de cité même dans la Ville aux sept collines. » [8]

14 avril 2017

LA SEMAINE SAINTE : Le Vendredi Saint

Jusqu’au VIIe siècle le Vendredi Saint était un jour aliturgique : aucun office n’était célébré et il n’y avait même pas de communion eucharistique. Il y avait privation complète, tant de la nourriture corporelle que de la nourriture sacramentelle : jour de jeûne absolu, on ne prenait simplement rien. Tout comme la Croix n’est pas seulement signe de la mort du Christ, mais encore de son triomphe et de sa royauté, la Messe ne commémore pas seulement la Passion, mais encore tout le mystère pascal, mystère du Salut et victoire du Christ.
Le Vendredi-Saint, l’Église voilant la gloire du Christ, ferme les solennités de son triomphe ; il n’y a donc pas de messe, non plus que le lendemain Samedi-Saint. C’est par la prière silencieuse et personnelle que chacun communie en son cœur à la Passion du Christ.


Mais communier spirituellement à la Passion et à la Mort du Sauveur rendait convenable d’y communier sacramentellement par l’Eucharistie. C’est pourquoi dès VIIe siècle on commença à donner la sainte communion en ce jour.
Par la suite, afin de solenniser cette communion, on introduisit une cérémonie que l’Église d’Orient connaissait déjà, à savoir la ‘messe des présanctifiés’. Autrefois, en effet, - et l’usage demeure en Orient et à Milan - on ne célébrait pas la messe les jours de jeûne, en particulier les mercredis et vendredis de Carême, voire même à toutes les féries de Carême. Non que la nourriture eucharistique fût incompatible avec le jeûne, mais l’abstinence de solennité convenait au temps de pénitence. En ces jours, l’Église d’Orient célèbre une Liturgie, semblable à une messe, mais dont on omet la consécration. Cette cérémonie, dont l’ordonnance pour le rit byzantin a été réglé par la Pape saint Grégoire le Grand, a reçu, en Orient comme en Occident, le nom de « messe des présanctifiés » (θεία λειτουργία τῶν προηγιασμένων), parce qu’on y communie aux Saints Dons qui ont été consacrés un jour précédent.

Autres articles sur la Semaine sainte :
Le Dimanche des Rameaux
Le Jeudi Saint

Extrait de la Peregrinatio Aetheriae

Extrait de la Peregrinatio Aetheriae, où Égérie raconte le déroulement des cérémonie du Vendredi Saint à Jérusalem au IVe siècle.
Lire notre article sur la liturgie du Vendredi Saint.


1. […] On place le siège de l’évêque au Golgotha derrière la Croix qui s’y trouve ; l’évêque s’assied ; on place devant lui une table revêtu d’une nappe ; les diacres se tiennent tout autour et on apporte un coffret d’argent doré dans lequel se trouve le bois de la sainte Croix ; il est ouvert et posé sur la table, aussi bien le bois lui-même que le titre.

2. L’évêque toujours assis saisit de ses mains les extrémités du saint bois, tandis que les diacres montent la garde. Ce saint bois est gardé ainsi parce qu’il est de coutume que tous les fidèles viennent, un par un, tant les baptisés que les catéchumènes, s’inclinent devant la table, baisent le saint bois et se retirent. Et parce qu’on dit qu’une fois quelqu’un mordit le saint bois et en déroba une partie, il est gardé ainsi par les diacres qui se tiennent autour, de peur qu’une chose semblable ne se reproduise.

3. Ainsi tous les fidèles passent un par un, s’inclinent tout d’abord du front, touchent des yeux la Croix et le titre, la baisent et se retirent, mais personne n’ose la toucher de la main. […] Tout le peuple circule jusqu’à la sixième heure, entrant par une porte et sortant par une autre, parce que cela se fait dans le lieu où la veille, c'est-à-dire jeudi, l’oblation a été faite.

4. À la sixième heure on se rend devant la Croix, qu’il pleuve ou qu’il fasse beau temps, car ce lieu est en plein air ; c’est un grand et bel espace entre la Croix et l’Anastasis. Là tout le peuple se rassemble de sorte qu’on ne peut même pas ouvrir.

5. On place un siège pour l’évêque devant la Croix, et de sexte à none on fait les lectures suivantes, tirées - des psaumes qui traitent de la passion ; des épîtres et des actes des apôtres, partout où il est question de la passion, ainsi que des évangiles les lieux où ils racontent la passion ; de même on lit des prophètes, là où ils prédisent la passion du Seigneur ; on lit aussi des évangiles, où il est question de la passion.

6. Et ainsi, de la sixième à la neuvième heure, on lit des leçons ou on chante des hymnes, pour montrer au peuple, tant au témoignage des évangiles que par les écrits des apôtres, que tout ce que les prophètes ont prédit de la passion du Seigneur s’est réalisé. Pendant ces trois heures on enseigne au peuple que rien n’a eu lieu qui n’ait été prédit, et rien n’a été prédit, qui ne se soit totalement accompli. On interpose toujours des oraisons en rapport avec ce jour.

7. Admirables sont l’affection et les gémissements du peuple à chaque lecture et oraison ; il n’est personne, petit ou grand, qui ne déplore immensément en ces trois heures que le Seigneur ait souffert pour nous sa passion. Après cela, à la neuvième heure on lit le passage de la passion selon saint Jean, où le Christ rend l’esprit ; après quoi on dit une oraison et c’est le renvoi.




12 avril 2017

LA SEMAINE SAINTE : Le Jeudi Saint


La réconciliation des pénitents
Le Sacrifice vespéral
Le lavement des pieds
La suite de la Messe
La procession au reposoir


Au soir du Jeudi-Saint, à la fin du repas pascal de l’Ancienne Loi, le Christ institua celui de la Nouvelle Alliance, l’Eucharistie, en le célébrant pour la première fois. Simultanément il instituait l’ordre sacerdotal de la Nouvelle Alliance en ordonnant aux Apôtres : « Faites ceci en mémoire de moi ».

Trois messes solennelles étaient anciennement célébrées en ce jour : une pour la réconciliation des pénitents, une autre pour la consécration des saintes huiles, et enfin celle que l’on chantait en commémoration de la Cène du Seigneur.



Autre article sur la Semaine sainte : Le Dimanche des Rameaux.


La réconciliation des pénitents

Jusqu’à la fin du Moyen-Âge, pour certains péchés particulièrement scandaleux l’Église exigeait non seulement la réception du sacrement de pénitence et l’accomplissement d’une pénitence privée, mais imposait encore une pénitence publique. Les pécheurs publics qui voulaient être réconciliés avec le Christ et l’Église recevaient les cendres au début du Carême (c’est l’origine de notre Mercredi des cendres). Leur pénitence prenait fin le Jeudi-Saint : ils étaient réintégrés dans l’Église au cours d’une cérémonie ainsi décrite par Dom Guéranger :

07 avril 2017

Extrait du Cérémonial de Lanfranc

Au Moyen-Âge en certains lieux, la procession des rameaux incluait une adoration du Saint-Sacrement. Le texte suivant est un exemple de cérémonial. Il a pour auteur Lanfranc (+1089), abbé du Bec-Helloin (Normandie) puis archevêque de Cantorbéry, supérieur et maître de saint Anselme. L'ordonnance de cette cérémonie montre bien la signification royale et triomphale de la procession [1].

Après Tierce on lit l’évangile Turba multa. Ensuite l’abbé ou un prêtre bénit les palmes, les fleurs et les rameaux placés devant l’autel majeur sur un tapis ; il les asperge d’eau bénite et les encense. Les sacristains distribuent les palmes à l’abbé, aux prieurs et aux plus dignes, les fleurs et les rameaux aux autres personnes. Entre-temps on chante les antiennes Pueri Hebraeorum qui sont entonnées par le chantre.

On part alors en procession, le chantre entonnant ce qui doit y être chanté. Lorsque la procession quitte le chœur on sonne toutes les cloches. L’ordre de la procession est le suivant : les familiers portant les bannières, un convers portant le bénitier, deux autres portant deux croix ; puis deux autres portant deux candélabres avec les cierges allumés, deux autres portant deux encensoirs allumés et garni d’encens. C’est l’abbé qui impose l’encens, s’il est au chœur, sur présentation des encensoirs et de la navette par les convers thuriféraires ; ou bien le chantre en l’absence de l’abbé. Car c’est lui qui distribue ce qui doit être porté et qui met en ordre la procession. Suivent deux sous-diacres portant deux évangéliaires. Puis les moines laïcs et les enfants avec leur maîtres. Après eux suivent les autres frères, deux par deux comme les prieurs, et l’abbé, en dernier.

Voici ce qui est chanté à la procession, en totalité ou autant que le permettra le parcours : Ante sex dies, Cum appropinquaret, Prima autem azymorum, Dominus Jesus, Cogitaverunt, Cum audisset populus, omnes collaudant. Lorsqu’on est parvenu en son lieu, on fait la station de la manière suivante. Tandis que le chantre entonne l’antienne Occurrunt turbae deux prêtres revêtus de l’aube sortent en portant un brancard qu’ils ont auparavant disposé, et sur lequel se trouve le corps du Christ. Les porteurs de bannières, de croix et d’autres objets mentionnés précèdent ce brancard. Les porteurs s’arrêtent et se tiennent de part et d’autre du brancard, dans l’ordre où ils sont venus. Les enfants s’approchent et se tiennent face à la procession, avec leurs maîtres et quelques chantres qui peuvent leur être en aide. Les anciens se tiennent face à face comme au chœur. Cette station est ordonnée de manière à ce qu’il y ait un petit intervalle entre les enfants et le reste du couvent. L’antienne occurrunt turbae étant achevée les enfants et ceux qui sont avec eux chantent l’antienne Hosanna filio David, en génuflectant au début et à la fin au mot Hosanna. Le chœur répète l’antienne et génuflecte de même. Ensuite les enfants chantent l’antienne Cum angelis, génuflectant à la fin. Cette antienne est répétée par le couvent qui génuflecte de même (?).

Après quoi, l’antienne Ave, rex noster ayant été entonnée par l’abbé ou le chantre, les porteurs franchissent la station, précédés par les porteurs de bannières et autres porteurs, l’ordre d’arrivée étant conservé. Tous génuflectent, non en même temps, mais, de chaque côté, à mesure que le brancard passe devant chacun. Après le chant de cette antienne on en chante d’autres selon que le permet la distance. Arrivé aux portes de la ville on fait une station, les distances entre deux chœurs étant gardées selon l’espace dont on dispose ; le brancard est posé sur une table recouverte d’une nappe, les porteurs se tenant de chaque côté, face à face, la table entre eux. Ce lieu à l’entrée de la ville doit être dignement orné de draperies et de parements.




Tout étant ainsi ordonné, les enfants et ceux qui les accompagnent chantent depuis un lieu convenable Gloria laus et le chœur répond. Les enfants chantent Israel es tu Rex, et le chœur Cui puerile decus ; de même Plebs Hebraea tibi, et le chœur Cui puerile ; Coetus in excelsis et Gloria laus. Après quoi le chantre entonne le répons Ingrediente Domino ; la procession entre alors dans la ville et on sonne les deux grosses cloches, ce jusqu’à l’entrée de la procession dans le chœur [de l’église] où on sonnera les autres cloches pour la messe. Les choses étant ainsi ordonnées, parvenu aux portes du monastère, on fait une station, les enfants conservant leur ordre entre les deux chœurs. On dépose le brancard sur une table recouverte d’une nappe. Le chantre aura entre temps entonné le répons Collegerunt pontifices pour qu’il s’achève à ce moment ; après ce répons trois ou quatre frères, qui se tiennent entre le chœur et le reste de la procession, revêtus de chapes que le sacristain aura préparées, chantent le verset Unus autem ex ipsis. Après quoi on entre dans l’église au chant des antiennes Principes et Appropinquabat que le chantre entonne. Entré dans l’église on fait une station semblable devant le crucifix préalablement découvert. Là trois ou quatre frères en chape exécutent le répons Circumdederunt. Après quoi l’abbé entonne le répons Synagogae et on entre dans le chœur tandis que l’on sonne les cloches pour la messe ; à la messe on tient les palmes et les rameaux à la main, et on les offre après l’oblation du pain et du vin, à la suite du diacre, selon l’ordre hiérarchique.




[1] Decreta pro ordine S. Benedicti hoc est ordinationes quas monachi tum in monasteriis, tum etiam in ecclesiis cathedralibus observare debeant - I cf. PL 150, 455