« Considérons comment il nous faut être en présence de la Divinité et de ses Anges, et quand nous nous tenons debout pour psalmodier, faisons en sorte que notre esprit concorde avec notre voix. »

Translatio

11 janvier 2017

ÉPHIPHANIE III



L’adoration des mages

Lire la première partie de l'exposé sur : l'Épiphanie.

L’adoration des mages évoque une pittoresque caravane, chargée de présents mystiques. La fête actuelle rappelle aussi la galette que l’on partage à cette occasion. On serait donc tenté d’y voir un aimable conte de Noël faisant partie du folklore chrétien.

Mais les mages ne sont pas des personnages mythiques. Ils constituaient dans l’antiquité orientale une caste philosophique et sacerdotale bien connue de la religion médo-perse de Zoroastre, qui était une religion monothéiste, proche de la religion juive, étendant son influence en Mésopotamie, en Perse et jusqu’en Arabie. Ces mages menaient une vie pieuse et austère et s’adonnaient au culte du soleil, qui représentait la divinité suprême, ainsi qu’à l’observation des astres et, plus généralement, des phénomènes de la nature.
Or, les juifs avaient été exilés dans ces régions. Leurs prophètes Ézéchiel et Daniel y avaient vécu. La diaspora juive s’était répandue dans tout l’empire perse et aux alentours, et avec elle l’Ancien Testament et les traditions juives. Cette caste de mages connut donc les prophéties d’Ézéchiel et de Daniel, qui annonçaient la venue du messie d’Israël. Cette tradition contenait très probablement le fait que ce roi annoncé était celui-là même qui avait été prédit par Balaam : « Un astre sort de Jacob, un sceptre s'élève d'Israël. […] De Jacob sort un dominateur. » (Nb 24,17) Les mages avaient recueilli ces éléments de la tradition juive, sans parler des traditions communes à tous les peuples, qui annonçaient aussi la venue d’un Sauveur et qui provenaient de la révélation primitive.

Fresque de Cappadoce du 12e siècle
On doit donc admettre qu’à l’époque de la naissance du Christ, il pouvait y avoir un collège de Mages où s’entretenait plus spécialement cette croyance que le Sauveur de l’humanité serait un roi des juifs et qu’il serait annoncé par une étoile.
Les plus anciens Pères font venir ces Mages d’Arabie, plutôt que de Perse. Ceci est fort vraisemblable, car ils parlaient ainsi un dialecte proche de celui des juifs et du roi Hérode ; l’encens et la myrrhe sont des productions propres de l’Arabie. C’est en Arabie que fut faite la prédiction de Balaam.
 



Lorsque les Mages affirment avoir vu l’étoile en Orient (ἐν τῇ ἀνατολῇ), ils ne veulent pas dire qu’ils l’ont vue dans leur pays d’Orient (ce qui serait une mention inutile), mais qu’ils l’ont vue dans l’Orient du ciel où ils l’attendaient. L’apparition de cet astre a donc été perçue immédiatement comme le signe attendu. Ils l’ont vue là où ils s’attendaient à la voir.
Ils décidèrent alors de partir pour Jérusalem, capitale du royaume juif. Pour cela ils n’avaient pas besoin de l’étoile et leur caravane n’y produit pas d’effet particulier dans la ville, Jérusalem étant un carrefour commercial qui recevait constamment des caravanes de marchands. La paix romaine permettait un trafic continuel. Les Mages s’adressèrent alors tout naturellement au roi. Hérode, quant à lui, accepta bien le signe, mais il ne dépassa pas le niveau de la simple superstition. Puisqu’il prenait les choses en main, personne ne bougea. Ce qui explique que seuls les mages sont allés à la recherche du roi nouveau-né.
L’étoile réapparut alors et leur indiqua la maison où se trouvait la sainte famille, sans doute une maison isolée au flan d’une colline dans ce qui n’était alors qu’un village. On peut penser que depuis le temps de la naissance la sainte famille avait trouvé un logement plus décent. Ce n’était pas une famille de troglodytes !

Tel est le fait historique. La tradition chrétienne y a ajouté d’autres éléments, qui en explicitent la signification mystique. En référence à Is 60,3 [1] et au Ps 71,9-11 [2], ces mages ont été assimilés à trois, de trois races différentes (blanche, jaune, noire), signifiant par là qu’ils représentent tous les peuples du monde et leur souverains, tous appelés à rendre hommage au Christ.

Les reliques des rois-mages sont vénérées en la cathédrale de Cologne, où elles ont été apportées au XIIe siècle, sur ordre de l’empereur, depuis Milan, où elles avaient été transférées de Constantinople par les soins de l’évêque saint Eustorge. C’est sainte Hélène, mère de Constantin qui les y avaient apportées en 330. Leurs présents se trouvent au monastère Saint-Paul, au Mont-Athos, en provenance aussi de Constantinople et transmis par l’épouse serbe d’un sultan.
L’authenticité de ces reliques et de ces trésors ne peut évidemment être scientifiquement prouvée, mais l’inverse non plus. La vénération du peuple chrétien manifeste la fermeté de la croyance dans la vérité historique des évangiles.

Au-delà du fait historique et du miracle physique de l’étoile, il faut considérer la réalité mystique, spirituelle. Les mages virent la lumière de l’étoile par les yeux du corps, mais avec cette lumière physique ils reçurent la lumière de la foi.
« En plus de l’éclat de cette étoile qui stimulait le regard corporel, le rayon le plus brillant de la vérité instruisit à fond leur cœur ; et ce rayon était celui de l’illumination de la foi. »
« Par cette lumière leur esprit s’est trouvé transformé, une certitude les fortifiait, une espérance les réjouissait, et déjà l’amour de celui qu’ils ignoraient commençait à réchauffer leur âme que l’idolâtrie avait frigorifiée. »
« Les mages se réjouissaient non seulement de ce qu’ils avaient vu l’étoile et connu la naissance du roi, mais bien plus de ce qu’elle les conduisait jusqu’à lui, allumés qu’ils étaient par le désir de le voir. Ils pouvaient le regarder tant par les yeux du corps que par la vision de la foi. »

Les présents qu’ils apportent sont communs en Orient, mais ils les ont aussi choisis par inspiration. Dans l’or, l’encens et la myrrhe, la tradition a vu respectivement l’hommage au roi, au Dieu et à l’homme. Ces présents, la foi ne cesse de les offrir.
« Tous ces présents, la sainte foi ne cesse pas de les offrir en vérité, car elle croit que le seul et même Seigneur est vrai roi et vrai homme, pour reconnaître en vérité qu’il est vraiment mort pour nous. » [3]

Telle est la première manifestation du Christ aux nations étrangères. Les Mages sont les prémices de la Gentilité, annonce du Royaume universel, commencement de l’Église qui s’étend à tous les peuples de la terre.

Ces Mages ne sont pas des rois au sens politique du mot. L’expression ‘rois-mages’ est fausse historiquement, mais elle est vraie mystiquement. Leur adoration symbolise et annonce celle des rois et des souverains politiques, l’hommage des nations chrétiennes. Ainsi se réalise la prophétie Reges Tharsis et insulae munera offerent : Les rois de Tharsis et des îles paieront des tributs... (Ps 71,10) Et ainsi la fête de l’Épiphanie est aussi la fête - liturgique celle-là - de la royauté du Christ sur les royaumes temporels, sur les Cités, les États et les sociétés. L’empire romain est devenu chrétien, mais il ne pouvait garder sa forme ancienne. À sa place, à travers de multiples épreuves a été édifié le nouvel ordre chrétien, dont les souverains temporels rendaient hommage au Christ. L’empereur romain germanique avait une fonction liturgique lors de la fête de l’Épiphanie : revêtu d’une chape, il chantait une leçon aux Vigiles nocturnes, et il apportait des dons à l’offertoire. Jusqu’au XIVe siècle, le roi de France offrait à la messe de l’or, de l’encens et de la myrrhe.

Cette célébration de la royauté du Christ est marquée actuellement par des coutumes variant d’un pays à l’autre. Dans les pays germaniques, le prêtre visite à cette occasion les maisons avec l’eau bénite et l’encens, inscrivant sur les portes le millésime et les lettres G-M-B. Aussi ancienne est la coutume dite du ‘tirage des rois’. Cette coutume associe la concorde et l’amitié familiales et sociales à la célébration liturgique de la Royauté du Christ. Les réjouissances amicales et familiales dont cette fête est l’occasion sont une manifestation de l’esprit de Chrétienté, et il faut y tenir. C’est sans doute pour cette raison qu’on essaie aujourd’hui de les éliminer ou de les défigurer, en évacuant le caractère chrétien et royal des figurines et des couronnes...

Lire la suite de l'exposé sur l'Épiphanie : le Baptême du Christ.
Lire le sermon de saint Pierre Chrysologue sur : le Mystère de l'Épiphanie.



[1] « Les nations marchent vers ta lumière, et les rois vers la clarté de ton lever. »

[2] « Devant lui se prosterneront les habitants du désert, et ses ennemis mordront la poussière. Les rois de Tharsis et des îles paieront des tributs ; les rois de Saba et des Arabes offriront des présents. Tous les rois se prosterneront devant lui; toutes les nations le serviront. »

[3] Ces citations sont extraites des homélies de Raban Maur sur saint Matthieu.