« Considérons comment il nous faut être en présence de la Divinité et de ses Anges, et quand nous nous tenons debout pour psalmodier, faisons en sorte que notre esprit concorde avec notre voix. »

Translatio

17 avril 2017

FESTA PASCHALIA !

On appelle ‘Temps Pascal’ la portion de l’Année Liturgique qui court de la fête de Pâques à celle de la Pentecôte inclusivement. Cela fait exactement cinquante jours, comme l’indique le mot grec Pentecostes. Cette cinquantaine pascale est prolongée par l’octave de la Pentecôte, instituée plus tardivement, et qui développe la solennité de cette dernière fête de manière semblable à l’octave de Pâques, sans qu’elle soit pour autant incompatible avec le jeûne des Quatre Temps.

Cette période de l’année liturgique se caractérise par la répétition fréquente de l’Alléluia, les mélodies simples et joyeuses des hymnes Ad coenam Agni providi (Conviés au banquet de l’Agneau) et Aurora lucis rutilat (L’aurore brille de tout son éclat), mélodies que l’on reprend à tous les offices du jour. Les psaumes des Complies sont chantés le dimanche – et déjà le samedi soir – sur un ton spécial, plus léger et plus mélodieux.
On notera aussi la brièveté de plusieurs offices qui n’ont qu’une antienne pour tout un groupe de psaumes : tout respire l’allégresse et la simplicité. Les acclamations au Christ ressuscité reviennent fréquemment sur les lèvres du clerc et du moine, invocations que le chrétien fervent s’appliquera, lui aussi, à répéter tout au long de la journée : Surrexit Dominus vere ! (Le Seigneur est vraiment ressuscité !) ; Mane nobiscum Domine ! … (C’est l’invocation des disciples d’Emmaüs : Restez avec nous, Seigneur, car il se fait tard !) …

L’institution du Temps Pascal remonte aux premiers âges de l’Église. Nous en avons un beau témoignage dans les Conférences de Cassien [1].
Question : Pourquoi, pendant cinquante jours, adoucissons-nous dans nos repas les rigueurs de l'abstinence, alors que Jésus-Christ ne resta que quarante jours avec ses disciples, après sa résurrection ?
Réponse de l’abba Théonas : Votre demande est juste et mérite que je vous fasse connaître toute la vérité. Après l'ascension du Sauveur, qui eut lieu quarante jours après sa résurrection, les Apôtres descendirent de la montagne des Oliviers, où ils l'avaient vu retourner à son Père, comme il est dit dans les Actes des Apôtres. Ils rentrèrent à Jérusalem, et y attendirent, pendant dix jours, la venue de l'Esprit-Saint. Ils le reçurent quand ces dix jours furent passés, et célébrèrent par conséquent avec joie le cinquantième jour qui complète le temps consacré par les fêtes de l'Église. Nous voyons, dans l'Ancien Testament, ce temps pascal indiqué par des figures. Ainsi fallait-il, sept semaines après Pâques, faire offrir au Seigneur le pain des prémices, par les mains des prêtres. (Dt 16) Les Apôtres, en prêchant ce jour-là au peuple de Jérusalem, offrirent bien à Dieu le vrai pain des prémices, qui nourrit de la doctrine nouvelle et rassasia généreusement cinq mille hommes choisis parmi les Juifs, et qu’ils consacrèrent au Seigneur telles les prémices du peuple chrétien. C'est pour cela qu'il faut réunir les dix jours aux quarante qui les ont précédés, et les célébrer avec la même joie et la même solennité.
Cette tradition, qui remonte au temps des Apôtres, mérite d'être fidèlement observée. Aussi, pendant ces jours, ne se met-on pas à genoux en priant, parce que cette posture est un signe de pénitence et de tristesse. Nous observons donc le temps pascal comme un seul dimanche, et nos Pères nous ont appris qu'il ne fallait, ce jour-là, ni jeûner, ni se mettre à genoux, pour honorer la résurrection du Sauveur. »
Ces cinquante jours comprennent donc les cinq semaines après Pâques, la fête de l’Ascension et celle de la Pentecôte. Pour bien comprendre et vivre intérieurement ce que l’Église célèbre extérieurement, il faut se rappeler cette vérité fondamentale de tout l’ordre liturgique : la Liturgie et les Sacrements ont une triple signification : ils commémorent un événement passé, ils signifient une réalité présente, ils annoncent un événement futur, c'est-à-dire la fin ultime de l’œuvre divine de notre Salut.


La résurrection

Ce temps de l’année liturgique se réfère tout d’abord, évidemment, à la résurrection historique du Christ et aux événements qui l’ont suivie. Ils sont racontés dans les évangiles et au début des Actes des Apôtres. On voit d’ailleurs que l’évangile de saint Jean est particulièrement développé sur ce point : Jean est l’évangéliste ‘théologien’, c'est-à-dire contemplatif, aussi la Liturgie pascale se délecte spécialement dans les écrits du disciple « bien-aimé » de Jésus. La résurrection du Christ est sa victoire sur la mort et sur le démon. Si la Passion et la mort en furent l’arme, c’est la résurrection qui est la victoire. Le Christ entre selon sa nature humaine dans la vie glorieuse qui lui appartenait déjà comme Dieu. Cette vie ressuscitée n’est pas une vie naturelle restituée par miracle, comme pour Lazare, mais une vie nouvelle, essentiellement surnaturelle et glorieuse.

Dans les semaines qui suivirent le Christ ne vécut plus avec ses Apôtres de manière permanente comme auparavant, mais par intermittence seulement, pour achever leur formation et instituer ou promulguer les sacrements. Aussi devait-il quitter ce monde qui n’était pas le séjour convenable à son état glorieux, et laisser son Église prolonger et accomplir son œuvre de Salut. C’est pourquoi il entra au Ciel comme dans un sanctuaire éternel, ce que l’Église célèbre particulièrement en la fête de l’Ascension :
« Le Christ ayant paru comme grand-prêtre des biens à venir, a traversé un tabernacle plus excellent et plus parfait, qui n'est pas construit de main d'homme, c'est-à-dire, qui n'appartient pas à cette création-ci, non pas avec le sang des boucs et des taureaux, mais avec son propre sang ; il est entré ainsi une fois pour toutes dans le saint des Saints, après avoir acquis une rédemption éternelle. » (Hb 9, 11-12)
C’est donc dans la gloire du Ciel que Notre-Seigneur exerce désormais son sacerdoce, intercédant sans cesse pour les hommes.

La fête de la Pentecôte commémore la descente du Saint-Esprit sur l’Église naissante, événement qui eut lieu à l’heure de Tierce, au jour même où les juifs commémoraient la promulgation de la Loi sur le Sinaï, qui avait eu lieu cinquante jours après la première Pâque. Par le Saint-Esprit, une nouvelle Loi est promulguée ; elle n’est plus gravée sur la pierre, mais dans les cœurs des fidèles selon ce que prophétisait Jérémie (31, 33) : « Je mettrai ma loi au dedans d'eux – dit le Seigneur – et je l'écrirai sur leur cœur. » Ce qu’explique admirablement saint Augustin [2], cité par saint Thomas d’Aquin :
« Comme la loi des œuvres fut écrite sur des tables de pierre, la loi de la foi fut écrite dans le cœur des fidèles. Quelles sont-elles, ces lois que Dieu lui-même a inscrites dans nos cœurs, sinon la présence même du Saint-Esprit? » [3]

Notre résurrection

La Liturgie rend présents, aujourd’hui encore, et actualise pour nous ces mêmes mystères. La Résurrection du Christ n’est pas seulement un événement historique et passé, elle est aussi un événement actuel, elle est aussi la nôtre. Dans sa résurrection, le Christ a renouvelé cette nature humaine qu’il avait reçue de la Vierge. Le mystère qui nous a précédé dans le Christ s’accomplit maintenant en nous, comme  le dit encore, en son langage énigmatique, saint Augustin :
« Dans sa résurrection, il [le Christ] a renouvelé ce qui avait été mis à mort ; il a donné à Dieu [le Père] comme tes prémices, et il t’a dit : tout en toi a été [désormais] consacré, lorsque de telles prémices ont été présentées à Dieu ; espère donc qu’en toi s’accomplira [entièrement] ce qui déjà a précédé dans tes prémices. » [4]
Ce qui s’est accompli en Jésus-Christ, comme en les prémices de notre vie et les prémices de l’Église, s’accomplira en nous à la résurrection des morts, et a déjà commencé de s’accomplir par la grâce, la résurrection spirituelle. Au baptême nous sommes ressuscités à une nouvelle vie avec le Christ. Et même si nous avons eu le malheur de perdre cette vie par le péché, nous la retrouvons à nouveau dans le repentir, par cette même grâce du baptême qui est toujours active en nous, et qui fait que les autres sacrements peuvent avoir en nous leur efficacité. Comme nous sommes membres du Christ, sa Résurrection devient la nôtre. La vie chrétienne est une vie ressuscitée, une vie renouvelée.


La vie éternelle

Enfin le temps pascal est une annonce de la vie éternelle, comme le dit à nouveau saint Augustin :
« Voici que ces saints jours, célébrés après la Résurrection du Seigneur, signifient la vie future après notre résurrection. Comme les quarante jours d’avant Pâques [le Carême] ont signifié la vie pénible dans les labeurs de cette vie ; ainsi ces jours de joie signifient la vie future, où nous régnerons avec le Seigneur. Nous sommes actuellement dans la vie signifiée par les quarante jours avant Pâques ; la vie signifiée par les cinquante jours après la Résurrection du Seigneur n’est pas possédée maintenant, mais espérée, et en l’espérant nous l’aimons ; et dans cet amour, Dieu qui l’a promise est loué, et ces louanges sont un Alléluia. » [5]
Notre vie sur terre est-elle vraiment pour nous la préparation de la vie éternelle ? Y pensons-nous ? Qu’est-ce-que notre vie actuelle comparée à ce qui suivra ? N’est-il pas désolant que tant de chrétiens restassent principalement préoccupés de leurs affaires matérielles, politiques, ecclésiastiques, des événements du monde, en somme ? Que notre regard soit plutôt dès maintenant dirigé vers le Ciel, dont nous sommes déjà les citoyens.

Lire aussi sur le Mystère de Pâques : PASCHA NOSTRUM !




[1] Conférences XXI, 19-21.

[2] Cf. Lettre 55.

[3] ST I-II, 106, a1.

[4] Saint Augustin, in Ps 129, 7. “In resurrectione innouauit illud quod occisum est, et tamquam primitias tuas dedit deo, et ait tibi: consecrata sunt iam omnia tua, quando tales primitiae de te datae sunt deo; spera ergo et in te futurum quod praecessit in primitiis tuis.

[5] Sermon 243, 8.