« Considérons comment il nous faut être en présence de la Divinité et de ses Anges, et quand nous nous tenons debout pour psalmodier, faisons en sorte que notre esprit concorde avec notre voix. »

Translatio

07 avril 2017

LA SEMAINE SAINTE : Le Dimanche des Rameaux

La messe solennelle du premier jour de la Semaine Sainte est précédée de la bénédiction et de la procession des rameaux. Ce dimanche est appelé pour cela Dominica in palmis, ‘Dimanche des Rameaux’ [1].

C’est l’Église de Jérusalem qui inaugura cet usage en parcourant les lieux mêmes où le Christ avait marché lors de son entrée solennelle. La pèlerine Égérie, qui y assista à la fin du IVe siècle en donne une description. Le peuple et le clergé de Jérusalem se rendaient alors à la septième heure (environ 13 h.) à l’Éléona, c’est-à-dire à la basilique du Mont des Oliviers. Après le chant des hymnes et des antiennes on gagnait le lieu de l’Ascension, où vers la onzième heure (17 h.) on chantait l’évangile de l’entrée solennelle du Christ à Jérusalem. On se rendait alors en procession à la grande basilique du Saint-Sépulcre, tandis les enfants tenaient en main des rameaux de palmiers et d’oliviers, selon ce que chante la Liturgie :
Pueri Hebraeorum, portantes ramos olivarum, obviaverunt Domino.
« Les enfants des hébreux, portant des rameaux d’oliviers, allèrent au-devant du Seigneur ».
Les documents liturgiques des siècles subséquents nous apprennent que, par la suite, l’heure de cette procession subit des variations pour être finalement fixée au matin. Les rameaux étaient distribués à Béthanie puis on se rendait à la grande basilique au chant de l’Hosanna et du Benedictus.




Cette procession s’introduisit, en Occident vers le VIe ou VIIe siècle. Amalaire de Metz (mort vers 850) s’en fait brièvement l’écho : [2]
« En mémoire de ce fait nous avons coutume de porter des rameaux dans nos églises en chantant Hosanna. »
Les usages étaient divers selon les Églises. Au commencement on se contentait de tenir des rameaux pendant la lecture de l’évangile et de bénir les fidèles à cette occasion. La bénédiction s’étendit ensuite aux rameaux que l’on tenait en mains pendant la procession qui précédait la messe. En certaines Églises, l’Eucharistie était portée solennellement pendant la procession, donnant ainsi à ce triomphe du Christ un caractère plus réel et sacramentel. Ce fut la première procession du Saint-Sacrement [3].



Durant le temps liturgique de la Passion les croix des églises sont voilées. En effet, la Croix n’est pas une représentation physique des souffrances, ni la description de la mort d’un condamné, mais le symbole de tout le mystère du Salut et de la victoire du Christ. Cependant, la Croix que l’on porte durant la procession fait exception. En effet, cette procession revêt le caractère triomphal de l’entrée messianique de Jésus-Christ à Jérusalem, et, comme nous le verrons, elle symbolise tout le mystère pascal jusqu’à l’entrée victorieuse du souverain prêtre dans la Jérusalem du Ciel. L’accent est mis, non sur l’anéantissement de la Passion, mais sur la gloire du Christ par l’instrument de la Croix, qui devient l’étendard de sa victoire. Pour la même raison, les vêtements liturgiques ne sont pas de couleur violette, signe de pénitence, mais de couleur rouge, signe de royauté et de victoire ; tel est le symbole de cette couleur, que l’Église a hérité de l’empire romain.

Après la bénédiction, pendant la distribution des rameaux, on chante les antiennes suivantes, qui rappellent l’événement :
Pueri Hebraeorum, portantes ramos olivarum, obviaverunt Domino, clamantes et dicentes : Hosanna in Excelsis.
Pueri Hebraeorum vestimenta prosternebant in via et clamabant dicentes : Hosanna filio David ; benedictus qui venit in nomine Domini.

« Les enfants des hébreux [4], portant des rameaux d’oliviers, allèrent au-devant du Seigneur ; ils l’acclamaient en disant : Hosanna au plus haut des Cieux. »
« Les enfants des hébreux étendaient leurs vêtements sur le chemin et l’acclamaient en disant : Hosanna au fils de David ; béni soit celui qui vient au nom du Seigneur. »

Toutefois la cérémonie n’est pas seulement une représentation de l’entrée du Christ à Jérusalem. La Liturgie ne cherche pas à reproduire les événements historiques à la manière d’un théâtre ou d’une image, mais elle les commémore par des symboles avec toute leur signification et toutes leurs conséquences dans le mystère du Salut et la vie de l’Église. Ainsi cette procession 're-présente' et célèbre tout le mystère pascal. Après avoir offert son sacrifice sanglant sur la Croix, le Christ, souverain prêtre, est entré dans le sanctuaire du Ciel, afin de continuer à l’offrir de manière glorieuse, selon l’enseignement de l’épître aux Hébreux qui a été lue le dimanche précédent :
« Mais le Christ ayant paru comme grand prêtre des biens à venir, c'est en passant par un tabernacle plus excellent et plus parfait, qui n'est pas construit de main d'homme, c'est-à-dire, qui n'appartient pas à cette création-ci ; et ce n'est pas avec le sang des boucs et des taureaux, mais avec son propre sang, qu'il est entré une fois pour toutes dans le Saint des Saints, après avoir acquis une rédemption éternelle. » (Hb 9, 11-12)

C’est pourquoi, entre les antiennes, on chante les Ps 23 et 46, qui sont aussi chantés le jour de l’Ascension :
« Portes, élevez vos linteaux, haussez-vous, portes éternelles, et qu’il entre, le roi de gloire ! Qui est-il, ce roi de gloire ? Le Seigneur, le fort, le puissant, le Seigneur puissant des combats. Portes, élevez vos linteaux, haussez-vous, portes éternelles, et qu’il entre, le roi de gloire ! Qui est-il ce roi de gloire ? Le Seigneur des armées, c’est lui, le roi de gloire. »
« Dieu s’élève parmi les acclamations, le Seigneur au son de la trompe. Chantez pour notre Dieu, chantez ; chantez pour notre roi, chantez ; Car Dieu est roi sur toute la terre, chantez lui des hymnes !
Dieu règne sur les nations ; Dieu siège sur son trône sacré ; Les princes des peuples sont unis au peuple du Dieu d’Abraham ; à Dieu sont les souverains de la terre, exalté dans les hauteurs. »

Comme à Jérusalem les rameaux sont des signes de louange et de victoire, que l’on brandit à la main ; c’est comme tel qu’ils seront conservés et orneront les crucifix.



L’entrée au Ciel du Souverain Prêtre et Roi est enfin figurée dramatiquement devant l’entrée de l’église. La procession s’arrête devant la porte fermée. Un dialogue s’engage entre l’Église du Ciel et celle de la terre. À l’extérieur de l’église on chante le refrain :

Gloria, laus et honor tibi sit, Rex Christe Redemptor,
Cui puerile decus prompsit Hosanna pium.
Gloire, louange et honneur à toi, ô Christ Roi, Rédempteur,
C’est toi que célébrait le pieux Hosanna des enfants.

De l’intérieur de l’église les chantres répondent par une suite de versets dont voici les premiers : [5]
Israël es tu rex, Davidis et inclita proles,
nomine qui in Domini, rex benedicte venis.
Coetus in excelsis te laudat caelicus omnis,
Et mortalis homo, et cuncta creata simul.

D’Israël tu es roi, de David le noble fils,
Toi, roi béni, qui viens au nom du Seigneur
Toute la cour céleste te loue au plus haut des cieux,
Et l’homme mortel, et toutes les créatures ensemble.


Lorsque le sous-diacre frappe la porte de la hampe de la croix, la porte s’ouvre et la procession entre dans l’église tandis que l’on chante :

Ingrediente Domino in sanctam civitatem, hebraeorum pueri resurrectionem Vitae pronuntiantes…
À l’entrée du Seigneur dans la sainte cité, les enfants des hébreux annonçaient la résurrection de la vie.
Acclamant le Christ les hébreux annonçaient, sans le savoir, la victoire de sa Résurrection, sa victoire de Rédempteur sur le démon et le péché. Le Christ, souverain prêtre, ayant accompli sur terre le sacrifice de la Croix, entre en vainqueur dans la Jérusalem céleste pour offrir ce même sacrifice dans la gloire.

La procession étant terminée, l’Église offre maintenant ce même sacrifice de manière sacramentelle, représentant le même combat et la même victoire.


« Ce jour est appelé ‘jour des rameaux’ et est célébré par toute l’Église avec des palmes et des fleurs, à l’exemple du peuple hébreu. Louez donc à haute voix, très chers frères, notre Rédempteur, suppliez-le par des prières continuelles, pour que, de même que le peuple hébreu vint au-devant de lui avec des palmes et des fleurs, et célébrait par avance sont triomphe de la mort, alors qu’il s’avançait vers sa passion, nous puissions ainsi, avec la palme de la victoire sur le monde et le péché, aller à sa rencontre, avec les fleurs des bonnes œuvres, quand il s’avancera en juge, et que nous méritions d’entrer triomphalement aux noces avec lui dans la Jérusalem céleste. » [6]


Lire l' extrait du cérémonial de Lanfranc, qui permet de bien comprendre la signification royale de la procession des rameaux.




[1] Ce dimanche était aussi appelé ‘Pâques fleurie’, parce que la fête de Pâques y est comme en floraison. « C’est en souvenir de cette appellation que les Espagnols, ayant découvert, le dimanche des rameaux de l’an 1513, la vaste contrée qui avoisine le Mexique, lui donnèrent le nom de Floride. » Dom Guéranger, L'Année liturgique.

[2] « In memoriam illius rei, nos per ecclesias nostras solemus portare ramos, et clamare, Hosanna. » Liber de Ecclesiasticis Officiis, I,10 = PL 105, 1008

[3] Cf. Lanfranc, Decreta pro ordine S. Benedicti = PL 150, 455.  Voir notre extrait ici.

[4] L’expression ‘pueri haebreorum’ est un hébraïsme qui signifie simplement ‘les hébreux’, mais la Liturgie aime à le prendre au sens littéral de ‘pueri’, les enfants.

[5] Cette cérémonie, pourtant significative, est supprimée depuis 1955.

[6] Cette hymne fut composée par saint Théodulphe, évêque d’Orléans (+820), alors qu’il voyait passer la procession depuis la fenêtre de sa cellule où il était alors détenu, en l’abbaye Saint-Aubin d’Angers.

[7] Honorius d’Autun (+1157), Speculum Ecclesiae, PL 172,920.