« Considérons comment il nous faut être en présence de la Divinité et de ses Anges, et quand nous nous tenons debout pour psalmodier, faisons en sorte que notre esprit concorde avec notre voix. »

Translatio

14 avril 2017

LA SEMAINE SAINTE : Le Vendredi Saint

Jusqu’au VIIe siècle le Vendredi Saint était un jour aliturgique : aucun office n’était célébré et il n’y avait même pas de communion eucharistique. Il y avait privation complète, tant de la nourriture corporelle que de la nourriture sacramentelle : jour de jeûne absolu, on ne prenait simplement rien. Tout comme la Croix n’est pas seulement signe de la mort du Christ, mais encore de son triomphe et de sa royauté, la Messe ne commémore pas seulement la Passion, mais encore tout le mystère pascal, mystère du Salut et victoire du Christ.
Le Vendredi-Saint, l’Église voilant la gloire du Christ, ferme les solennités de son triomphe ; il n’y a donc pas de messe, non plus que le lendemain Samedi-Saint. C’est par la prière silencieuse et personnelle que chacun communie en son cœur à la Passion du Christ.


Mais communier spirituellement à la Passion et à la Mort du Sauveur rendait convenable d’y communier sacramentellement par l’Eucharistie. C’est pourquoi dès VIIe siècle on commença à donner la sainte communion en ce jour.
Par la suite, afin de solenniser cette communion, on introduisit une cérémonie que l’Église d’Orient connaissait déjà, à savoir la ‘messe des présanctifiés’. Autrefois, en effet, - et l’usage demeure en Orient et à Milan - on ne célébrait pas la messe les jours de jeûne, en particulier les mercredis et vendredis de Carême, voire même à toutes les féries de Carême. Non que la nourriture eucharistique fût incompatible avec le jeûne, mais l’abstinence de solennité convenait au temps de pénitence. En ces jours, l’Église d’Orient célèbre une Liturgie, semblable à une messe, mais dont on omet la consécration. Cette cérémonie, dont l’ordonnance pour le rit byzantin a été réglé par la Pape saint Grégoire le Grand, a reçu, en Orient comme en Occident, le nom de « messe des présanctifiés » (θεία λειτουργία τῶν προηγιασμένων), parce qu’on y communie aux Saints Dons qui ont été consacrés un jour précédent.

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Ainsi donc, l’office du Vendredi-Saint, qui peut sembler exceptionnel et disparate, ne fait que reprendre la structure primitive de la messe, mais sans la consécration. Il n’est donc pas l’assemblage de quatre parties indépendantes, mais, l’adoration de la Croix mise à part, il constitue un tout bien ordonné. La couleur liturgique est le noir : l’Église est en deuil de son époux. La couleur violette introduite par le rituel de 1955 pour la communion est une innovation.

L’Avant-Messe ou Messe des Catéchumènes [1] commence immédiatement par les lectures, sans Introït ni Kyrie, introduits plus tardivement par le Pape Célestin Ier (+432), ni les prières de préparations (prières au bas de l’autel) qui sont encore plus tardives.

La première lecture est tirée du prophète Osée (6,1-6) qui annonce : vivificavit nos post duos dies : in die tertia suscitabit nos - « Après deux jours, il nous fera revivre ; le troisième jour, il nous relèvera » ; et qui rappelle : misericordiam volui et non sacrificium et scientiam Dei plus quam holocausta - « je prends plaisir à la piété, et non au sacrifice : à la connaissance de Dieu, plus qu'aux holocaustes ». Cette lecture est suivie du chant du cantique du prophète Habacuc, qui prédit le second avènement du Christ dans la gloire, et célèbre sa victoire contre l’empire du Mal. C'est un hymne d'étonnement, d'admiration, d'émotion profonde de l'âme à la vue des nouvelles œuvres de Dieu. Ce cantique est conclu par une oraison qui fait allusion à la trahison de Judas.

La deuxième lecture, tirée du livre de l’Exode (12, 1-11), est le récit du sacrifice et du repas de l’Agneau pascal, figure du sacrifice de la Croix et du sacrement de l’Eucharistie. La délivrance du peuple d’Israël était la figure de la Rédemption opérée par le Christ. Le psaume 139 qui suit cette lecture exprime les souffrances de l’âme du Christ et sa confiance en son Père.

On chante ensuite solennellement le récit de la Passion selon saint Jean, qui met davantage en relief l’enseignement du Christ dans ses dialogues avec Pilate et est plus détaillée quant aux derniers instants. Ce chant est partagé entre trois diacres pour en faciliter l’intelligence et marquer la différence entre les acteurs de ce drame, mais il ne faut pas se tromper sur la signification et le but de ce rite. Il existe, par ailleurs, des drames liturgiques, qui sont représentés dans les églises et où des acteurs récitent ou chantent des partie de la Liturgie. Mais le chant de l’évangile est un rite sacré à part entière et ne doit pas dégénérer en représentation théâtrale.

La Liturgie des présanctifiés se poursuit par le chant des oraisons solennelles. En soi, cette partie n’est pas propre au Vendredi Saint, mais elle était commune à toutes les messes. L’Oremus qui précède l’offertoire de la messe était suivi jadis par une litanie exprimant les grandes intentions de l’Église, et dont les oraisons du Vendredi Saint sont un exemple. La litanie Divinae pacis, que l’on trouve en certains livres, en est un autre exemple. Cette litanie a été supprimée au VIIe siècle dans le rit romain, mais elle est maintenue en rit oriental ; le rit romain ne l’a retenue que pour ce jour. Le style de ces oraisons révèle qu’elles ont été composées du temps de saint Léon le Grand. À la troisième on prie spécialement pour les membres de l’Église selon l’ordre hiérarchique : clergé (évêques, prêtres, diacres, sous-diacres, acolytes, exorcistes, lecteurs, portiers), consacrés (confesseurs, c'est-à-dire les moines, vierges et veuves), laïcs. La quatrième oraison s’énonçait jadis ainsi :
« Prions aussi pour notre empereur très chrétien N., afin que Dieu notre Seigneur lui soumette toutes les nations barbares, pour notre paix perpétuelle. […] Dieu tout-puissant et éternel, dans la main de qui sont les droits de tous les royaumes : regardez favorablement l'empire romain; afin que les nations qui se confient dans leur cruauté barbare, soient réprimées par la droite de votre puissance. »
Le dernier empereur romain s’étant éteint en la personne de Charles d’Autriche, et les nations étant désormais toutes éminemment “civilisées” par les “Droits de l’Homme”, on prie simplement pour les chefs d’État et leurs ministres en vue de l’intégrité de la religion et de la sécurité de la patrie. Primitivement cette litanie était chantée à d’autres messes, et même en d’autres circonstances. Rien n’empêche d’y avoir recours pour une prière personnelle ou familiale.

Après ces oraisons, offertoire et consécration étant omis, la communion eucharistique devrait suivre immédiatement. Mais on a introduit vers le Xe siècle une cérémonie qui tire son origine de l’Église de Jérusalem : l’adoration de la Croix. La pèlerine Égérie y assista à la fin du IVe siècle et en donne la description. Le Pape Serge I l’introduisit à Rome au VIIIe siècle pour la fête du 14 septembre, puis elle fut célébrée avant la liturgie du Vendredi-Saint, pour y être finalement avant la communion. Il s’agissait à l’origine de la vénération d’une relique de la vraie croix donnée par sainte Hélène, mère de l’empereur Constantin, qui en avait diligenté la découverte ; mais comme toutes les églises n’en possédaient pas, on y substitua l’effigie du crucifix. Le rite de 1955 a très justement exclu l’usage de plusieurs croix présentées à la vénération dans le but d’écourter la cérémonie : la Croix du Seigneur est unique.


Constantin et sainte Hélène


De par la durée de la cérémonie, de nombreux chants sont prévus, dont le premier est appelé « Impropères », c'est-à-dire ‘reproches’. Ces versets, qui semblent inspirés du livre apocryphe IV d’Esdras, accusent le peuple juif des infidélités et ingratitudes qu’il commit tout au cours de l’histoire et qui culminèrent dans la crucifixion de Jésus. Mais nous les comprenons aussi comme s’adressant au peuple des chrétiens d’aujourd’hui, dont les péchés ont chargé le Christ. Tout est à prendre au sens littéral et au sens figuré. En réponse aux versets le chœur chante l’acclamation du Trisaghion, en grec puis en latin :
« Dieu saint, Dieu fort, Dieu immortel » [2].
« Ce Trisaghion, durant l'adoration de la Croix, a une signification très profonde, puisque la mort de Jésus est l'acte parfait d'adoration de l'auguste Trinité, accompli par le Pontife du Nouveau Testament. En effet, l'infinie sainteté de Dieu, sa toute-puissance, son être éternel, reçurent une suprême glorification dans le caractère expiatoire du sacrifice du Calvaire, dans la divine victime brisée et anéantie pour les péchés du monde. » [3]
Vient ensuite l’hymne Crux Fidelis composé au VIe siècle par Venance Fortunat sur la demande de sainte Radegonde à l’occasion de la réception d’une relique de la Croix en son monastère de Poitiers.

Après l’adoration de la Croix la messe des présanctifiés reprend son cours. La sainte Eucharistie ayant été apportée processionnellement à l’autel, la Liturgie se déroule conformément au rite habituel de communion de la messe. La seule différence est que, au lieu du précieux Sang, le calice contient du vin non consacré : le prêtre mêle l’eau au vin dans le calice, procède à l’encensement comme à l’offertoire de la messe, récite l’oraison In spiritu humilitatis…, puis invite à la prière par l’Orate fratres… Omettant entièrement la Préface et le Canon, on passe de suite à l’oraison dominicale et tout se déroule comme d’ordinaire à la messe. Tout ce rite vénérable, appelé aussi consignatio calicis, est omis par le rituel de 1955, qui a introduit en outre une récitation du Pater noster par toute l’assemblée, ce qui est contraire à la coutume immémoriale de l’Église romaine [4]. Il faut se réjouir, en revanche, qu’il remette en vigueur la communion de tous les fidèles, raison d’être de ce rite des présanctifiés.

Voir notre Extrait de la Peregrinatio Aetheriae, qui décrit l’adoration de la Croix à Jérusalem au IVe siècle.




[1] Voir nos explications : Les quatre parties de la Messe.

[2] On peut écouter une interprétation remarquable de ce chant en suivant le lien : Improperia: Agios o Theos, Sanctus Deus.

[3] Cal Schuster, Liber Sacramentorum, III, p. 263.

[4] Cf. Saint Grégoire le Grand, Lettre à Jean de Syracuse.