« Considérons comment il nous faut être en présence de la Divinité et de ses Anges, et quand nous nous tenons debout pour psalmodier, faisons en sorte que notre esprit concorde avec notre voix. »

Translatio

16 juin 2017

FESTUM CORPORIS CHRISTI


La fête du Très Saint Corps du Christ est la deuxième de ces fêtes de l’année (après celle de la Très Sainte Trinité), qui, instituées tardivement, n’ont pas pour objet un mystère particulier de la vie du Christ, mais une des richesses du Royaume de Dieu. En effet, après avoir parcouru le cycle des événements de la vie du Christ, depuis l’Incarnation (Noël) jusqu’à la descente du Saint-Esprit sur l’Église (Pentecôte), la Liturgie en célèbre maintenant le développement jusqu’au dernier jour du monde. Plus particulièrement, certains de ces mystères – dont celui de la présence eucharistique – font l’objet d’une fête spéciale, parce que l’Église, au cours des siècles, a voulu les honorer et manifester davantage. Ces fêtes, ont, dès lors, un caractère plus abstrait, plus dogmatique que celles du ‘Temporal’, et elles se réfèrent à l’ensemble de l’économie du Salut : elles ramassent ainsi toute la suite des événements historiques par lesquels notre Salut s’est accompli.


L’institution de l’Eucharistie (natale Calicis [1]) a déjà été commémorée le Jeudi Saint dans le cadre de la célébration de la Passion du Sauveur. Il n’est pas question de répéter cette commémoration. Ce que l’Église honore aujourd’hui par une solennité spéciale, c’est le mystère de la présence du Christ dans le sacrement de l’Eucharistie, le mystère du Christ tout entier en tant qu’il est présent dans ce sacrement. Or, ce mystère ne se réfère pas seulement à l’institution du Jeudi saint, ni à la seule Passion de Notre-Seigneur, mais à l’ensemble des mystères de notre Salut, à l’œuvre divine dans sa totalité, et donc à toute la suite des événements par lesquels elle s’est accomplie.

Ce sacrement se réfère tout d’abord, en effet, au mystère de l’Incarnation, déjà célébré dans le temps de Noël, parce qu’il contient réellement et identiquement le corps même de Jésus-Christ, celui qui a été conçu et est né de la Vierge Marie, comme on le chante dans l’antienne bien connue : Ave verum Corpus natum de Maria virgine. Les petites hymnes de l’Office divin ont la mélodie et la conclusion de celles des fêtes de Noël et de la sainte Vierge. La préface de la divine Liturgie est celle de la Nativité, et très souvent on chante le Kyriale IX, habituellement assigné aux fêtes de la sainte Vierge.

Ce sacrement se réfère aussi à la Passion et à la mort du Christ, qui nous communique sa vie après l’avoir offerte sur la Croix : « Le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis. […] Comme mon Père me connaît, je connais mon Père, et je donne ma vie pour mes brebis. » (Jn 10, 11-15) Le pain est consacré et converti au Corps du Christ, le vin au Sang du Christ. Ces deux consécrations distinctes font que le Corps et le Sang du Christ sont sacramentellement séparés sur l’autel, comme ils l’étaient physiquement sur la Croix. L’Eucharistie contient donc le Christ dans son état d’immolation [2], non pas de manière sanglante et physique, comme si le Christ souffrait et mourait de nouveau, mais de manière sacramentelle, c'est-à-dire selon la distinction symbolique des espèces du pain et du vin. Le Christ ne meurt plus, il ne souffre plus, ni dans son corps, ni dans son âme, mais le mystère de sa passion et de sa mort est mystiquement présent dans le sacrement, de manière invisible.

Ce sacrement se réfère enfin au mystère de la Résurrection du fait que ce Corps du Christ est celui qui est ressuscité, et qui demeure depuis lors immuable dans la gloire de cette résurrection. C’est pourquoi la vénération de ce sacrement a un caractère solennel et triomphant, semblable à celui du temps pascal dont on reprend, du reste, les Alléluias.

10 juin 2017

SANCTA TRINITAS

Une des plus anciennes représentations occidentales de la Trinité
Psautier de Cantorbéry, début XIIIe siècle
L’Ancien Testament

L’homme Jésus

Le Messie
Le Fils

Le Saint-Esprit


LA TRINITÉ
 

Le Dogme


Une lecture dogmatique et spirituelle de l’Écriture

L’Esprit Paraclet
L’Esprit de Vérité
L’Esprit du Christ

L’iconographie de la Trinité


*  *  *

Autrefois l'Église romaine, tout comme les Églises d’Orient, célébrait la commémoration de tous les saints au jour octave de la Pentecôte. Mais vers le VIIIe siècle, la grande vigile nocturne du samedi des quatre temps étant suivie d’un dimanche sans Liturgie, cette solennité fut déplacée et finalement assignée au 1er novembre par Grégoire IV.
Déjà célébrée depuis plusieurs siècles comme fête votive [1], et étendue à l’Église universelle en 1334 par le Pape Jean XXII, la fête de la Sainte Trinité ne célèbre pas, à proprement parler, la Trinité elle-même, réalité divine aussi mystérieuse qu’omniprésente dans la Liturgie. En conclusion de l’octave de la Pentecôte, l’Église rend grâce pour sa connaissance et l’expression dogmatique du mystère trinitaire qui provient de l’action permanente en elle du Saint-Esprit. C’est proprement la définition dogmatique qui est l’objet de cette fête.

Ce dogme de la Trinité a été défini par les deux premiers conciles œcuméniques de Nicée et de Constantinople en 325 et 381. Avant et après ces conciles, de nombreux confesseurs de la foi ont subi exil et persécutions pour leur fidélité à ce dogme. L’hérésie qui niait la divinité du Fils et du Saint-Esprit trouva pour un temps refuge dans les peuples germaniques mais ceux-ci furent bientôt conquis à la foi orthodoxe. Dès lors l’Église a tenu pacifiquement cette vérité qu’aucun chrétien ne mettait plus en cause jusqu’à aujourd’hui. Les juifs et les musulmans ont toujours accusé les chrétiens de ce qu’ils considèrent comme une innovation contraire à la révélation strictement monothéiste faite à Moïse et aux prophètes et consignée dans la Bible. Les différents manichéismes mis à part, ce n’est qu’au XIXe siècle que sont nées en Amérique du Nord des sectes ‘chrétiennes’ non trinitaires.
Or, il se trouve qu’aujourd’hui, après plus de quinze siècles de fidélité, de nombreux ‘catholiques’ écartent ce dogme ou le trouvent sans importance. La confrontation des religions et les pratiques œcuménistes qui se sont développées au cours du XXe siècle ont conduit à une remise en cause générale des vérités fondamentales. On ne voit pas en quoi la distinction de trois personnes en Dieu pourrait apporter quelque chose aux rapports du chrétien avec Dieu et avec ses frères. Pour rendre ce dogme ‘acceptable’ il arrive qu’on lui donne une interprétation symbolique et pratique, comme une expression de la communion entre Dieu et les hommes.

Une simple définition ‘un seul Dieu en trois personnes distinctes’ ne dit en effet pas grand-chose à première vue. Les expositions scolastiques, procédant de l’unité divine à la Trinité des personnes pour l’expliquer par les opérations de connaissance et d’amour et les relations subsistantes, pour géniales qu’elles soient dans le maniement des notions métaphysiques, ne lèvent pas le voile du scepticisme actuel et donnent de la Trinité une vision bien abstraite. C’est que ces explications présupposaient une vision concrète, scripturaire, traditionnelle et vivante de la Trinité, jadis communément partagée par tous les chrétiens, mais qui hélas ne l’est plus aujourd’hui. C’est cette vision concrète, celle même de la Révélation historique, qu’il faut retrouver et restaurer.


L’Ancien Testament

Pour se révéler aux hommes, Dieu a commencé par se choisir un peuple qu’il a séparé des autres peuples païens, idolâtres et polythéistes pour la plupart, et qu’il a éduqué et formé au culte du seul vrai Dieu. Confronté constamment à l’idolâtrie, ce peuple devait être garanti contre elle par une doctrine monothéiste absolue et un ensemble de pratiques excluant toute compromission avec l’erreur, d’où l’interdiction stricte des images et la destruction totale des peuples vaincus livrés à des cultes idolâtres, d’ailleurs toujours plus ou moins immoraux. Une révélation de la Trinité, en un tel contexte n’aurait apporté que confusion, et la pastorale divine se soumet aux conditions de la faiblesse humaine. C’est pourquoi la Trinité est absente de l’Ancien Testament. Elle ne s’y trouve que sous forme de signes, de figures et de suggestions, qui n’apparaitront comme tels que plus tard, à la lumière de la Révélation chrétienne.
 
La Trinité de Ravenne
La révélation de l’Ancien Testament n’était ni complète ni définitive. La Trinité chrétienne est bien une innovation par rapport à la doctrine monothéiste de la Bible. Mais il faut savoir distinguer deux sortes d’innovations. Il y a des innovations contradictoires et destructrices, et des innovations qui perfectionnent, qui ne contredisent pas mais achèvent et complètent ce qui les précède. La Trinité chrétienne ne contredit pas la révélation de l’Ancien Testament, même si elle y apporte une innovation. Elle n’est en rien du polythéisme, pas même mitigé. Elle n’a rien à voir avec les triades de divinités gréco-romaines ou d’autres religions païennes.

Pour comprendre exactement la signification du dogme trinitaire il faut d’abord admettre l’inadéquation de notre pensée et de notre langage par rapport à Dieu. Dieu, tel qu’en lui-même est ineffable ; toute pensée sur Dieu, tout ‘nom divin’, c’est-à-dire toute dénomination choisie par l’homme pour désigner Dieu, sont forcément inadéquats. Il faut savoir gré à la scolastique d’avoir explicité avec un grand luxe de détail l’épistémologie des ‘noms divins’, et donné ainsi un achèvement critique à la théologie. Quand nous parlons de Dieu notre langage revêt des formes métaphoriques ou analogiques. Les termes de ‘personne’ et de ‘trois’ n’ont purement et simplement pas le même sens lorsqu’il s’agit de Dieu que lorsque l’on dit par exemple : ‘trois personnes sont dans cette voiture’. Les personnes divines ne sont pas trois réalités absolues et séparées, ni les spécifications d’une divinité universelle commune, ni les propriétés distinctes d’une substance commune. D’une part, chaque personne est purement et simplement identique à Dieu, sans aucune différence ; d’autre part chacune est absolument opposée et distincte de l’autre, ceci par simple opposition, non par différence de qualité ou de nature : tout ce qu’est et ‘possède’ le Père, le Fils l’est et le ‘possède’ également ; de même du Saint-Esprit.

Ces considérations abstraites, lorsqu’elles sont bien comprises, réfutent la plupart des objections, mais ne donnent pas du Dieu trinitaire une connaissance positive et vivante. Or, de fait et historiquement, c’est selon ce second mode, de façon éminemment vivante et concrète, que le Dieu trinitaire s’est révélé.


L’homme Jésus

Le Dieu trinitaire ne s’est pas révélé comme tel par mode d’énoncé abstrait, pas plus, du reste, que le Dieu unique de l’Ancien Testament qui, lui aussi, s’est révélé progressivement par ses actes et par les visions prophétiques tout au long de l’histoire d’Israël. Dieu ne violente par l’homme. Il agit conformément à sa nature. Une nouvelle révélation présuppose une préparation intellectuelle, affective, spirituelle, psychologique. Cela se voit très bien à travers le récit de de l’Exode, par exemple, où Moïse reçoit successivement des connaissances plus précises et plus complètes du ‘Dieu vivant’.

Dans le Nouveau Testament, Dieu s’est révélé par un homme, Jésus de Nazareth. Cet homme Jésus, suivant la constante pédagogie divine, ne se révèle lui-même que progressivement, davantage par des actes que par des paroles, et non par des paroles à signification évidente et claire, mais par des paroles le plus souvent mystérieuses, qui poussent à réfléchir, à chercher, demandent à être méditées longuement et soigneusement.

'Meditationsbild' de saint Nicolas de Flüe

Le Messie

Jésus se révèle tout d’abord comme étant le Messie annoncé par les prophètes, et, là encore, plutôt par des actes que par des paroles. Il garde un certain secret messianique afin d’éviter toute confusion, mais il pose aussi des faits qui rendent inévitable sa diffusion. Dès le commencement de son ministère il manifeste son caractère messianique dans ses actes, en particulier par ses miracles. Mais autant il pratique l’argument des faits, autant il se défie des paroles, de peur d’être compris de travers par des intelligences humaines et prévenues, à cause principalement de la compréhension ‘charnelle’ des juifs qui attendaient un messie politique et temporel.

Le Fils

À la révélation du Messie s’ajoute progressivement celle de son rapport intime et spécial avec Dieu comme Père. Pour cela il utilise le terme de ‘fils’, qui, certes, peut être employé en un sens large. Le Christ le reconnaît lui-même :
N'est-il pas écrit dans votre Loi : J'ai dit : Vous êtes des dieux ? Elle a appelé ‘dieux’ ceux à qui la parole de Dieu fut adressée. (Jn 10,34-35)
Mais Jésus utilise ce terme de manière tout à fait propre et spéciale et le texte grec le marque bien en faisant précéder systématiquement le nom de Fils par l’article ὁ - le Fils. Le Père le reconnaît explicitement comme Fils Unique et Bien-aimé au baptême et à la Transfiguration. Jésus se proclame lui-même comme étant le Fils de Dieu à trois reprises :
  • devant ses disciples à la confession de Pierre (Mt 16,13 20 ; Mc 8,27-50 ; Lc 9,18-22) ;
  • devant le peuple à l’occasion de la parabole des vignerons homicides (Mt 21,33-44 ; Mc 12,1 12 ; Lc 20, 9-19) ;
  • devant ses juges, en particulier les plus hautes autorités civiles et religieuses du peuple Juif (Mt 26,63-66 ; Mc 14,61-64 ; Lc 22,66-71).
Il révèle en conséquence à ses disciples le mystère de son unité avec le Père :
Nul ne connaît le Fils si ce n'est le Père, et nul ne connaît le Père si ce n'est le Fils. (Mt 11,27 ; Lc 10,21-22)
Mais c’est surtout son comportement, sa vie, qui manifeste un rapport très spécial avec Dieu le Père allant jusqu’à l’unité avec lui.
  • Il s’attribue un pouvoir égal à Dieu comme promulgateur d’une nouvelle Loi : « Moi je vous dis que… » (Mt 5,22 ; 28 ; 32 ;34 ; 44 ; Mc 10,4 ;12).
  • Il s’attribue le pouvoir de remettre les péchés, ce qui n’appartient qu’à Dieu (Mc 2,5-12 ; Lc 7,47-50).
  • Il s’attribue aussi un pouvoir judiciaire suprême (Mt 24,30; 31 ; Mc 13,21 ; Lc 21,27; 36), ainsi que celui de faire des miracles de lui-même (Mt 9,28 ; Mc.8,3 ; 4,39 ; Mt 8,5 13 ; Lc 7,14).
  • Il invite à tout quitter pour le suivre et à confesser son nom, ce dernier point étant vraiment le propre de Dieu (Mt 10, 32 ; 33 ; 37 ; 40 ; 19,29 ; Mc 8,34 ; 35 ; 10,29 30 ; Lc 14,26 ; 22,29 ;30) : aucun prophète ni envoyé de Dieu n’aurait osé réclamer cela pour lui-même.
À tous ces éléments, qui valent non seulement chacun en particulier, mais encore davantage par leur convergence, il faut ajouter les déclarations encore plus explicites de l’évangéliste saint Jean, témoin direct, dont voici quelques unes.
Jn 5,17-18 : « Il leur répondit: "Mon Père est à l'œuvre jusqu'à présent et j'œuvre moi aussi." Aussi les Juifs n'en cherchaient que davantage à le tuer, parce que, non content de violer le sabbat, il appelait encore Dieu son propre Père, se faisant égal à Dieu. »
Jn 10,30 : « Moi et le Père nous sommes un. » Jn 10,38 : « Croyez en ces œuvres, afin de reconnaître une bonne fois que le Père est en moi et moi dans le Père. »
Jn 14,9-11 : « Qui m'a vu a vu le Père. Comment peux-tu dire : Montre-nous le Père ! ? Ne crois-tu pas que je suis dans le Père et que le Père est en moi ? Les paroles que je vous dis, je ne les dis pas de moi-même : mais le Père demeurant en moi fait ses œuvres. Croyez-m'en ! Je suis dans le Père et le Père est en moi. »
À ces citations du Christ lui-même on pourrait aisément ajouter les textes des épîtres de saint Paul, de saint Pierre et de saint Jean. Ce dernier apôtre a spécialement écrit son évangile pour affirmer la divinité de Jésus-Christ :
Au commencement était le Verbe, et le Verbe était avec Dieu et le Verbe était Dieu. Il était au commencement avec Dieu. Tout fut par lui, et sans lui rien ne fut. [...]
Le Verbe était la lumière véritable, qui éclaire tout homme ; il venait dans le monde. Il était dans le monde, et le monde fut par lui. [...]
Et le Verbe s'est fait chair et il a habité parmi nous, et nous avons contemplé sa gloire, gloire qu'il tient de son Père comme Fils unique, plein de grâce et de vérité.

03 juin 2017

PENTECÔTE 3)

Lire l'article sur le Mystère de la Pentecôte...

Dans la nuit de la vigile de la Pentecôte on conférait à Rome dans la basilique du Latran les sacrements de baptême et de confirmation, ce qui donnait à cette vigile le même caractère que la nuit pascale. Au XIIe siècle, la cérémonie était anticipée dans l’après-midi, et le Pape se rendait à Saint-Pierre au coucher du soleil pour célébrer les Vêpres et l’office solennels. C’est ce qui explique l’ordre liturgique des cérémonies actuelles. La messe est, en fait, une messe nocturne, qui est déjà celle de la Pentecôte ; les vêtements liturgiques sont de couleur rouge. L’introït est extrait d’une prophétie d’Ézéchiel, qui, au sens littéral, concerne le sort futur d’Israël, mais au sens figuratif, se rapporte à l’effusion du Saint-Esprit sur les chrétiens.

Selon le rite romain primitif, il y avait douze leçons, chantées en grec et en latin. Saint Grégoire le Grand les réduisit à six. Elles sont suivies de cantiques et d’oraisons. On administrait pendant ce temps le baptême et la confirmation, puis on remontait ensuite dans la basilique pour y chanter le Gloria, le Kyrie ayant pour fonction d’assurer la transition entre la vigile et la messe proprement dite. Comme dans la nuit pascale, à l’Évangile, on ne porte pas de flambeaux : le cierge béni au commencement de la vigile faisant fonction de luminaire. [1]


Le B. Notker de Saint-Gall
La séquence Veni sancte Spiritus qui figure aujourd'hui au Missel est attribuée par quelques-uns à Innocent III ; en tout cas, elle en remplace une autre qui était fort belle : Sancti Spiritus adsit nobis gratia, mentionnée dans les Ordines Romani du XVe siècle, et dont l'auteur est le bienheureux moine Notker de Saint-Gall. On raconte que, lorsqu'en 1215, Innocent III entendit chanter cette composition monodique, il s'étonna que son auteur n'ait pas encore été canonisé : Voir la traduction.

Sancti Spiritus adsit nobis gratia, quæ corda nostra sibi faciat habitaculum, expulsis inde cunctis vitiis spiritualibus.

Spiritus alme, illustrator hominum, horridas nostræ mentis purga tenebras. Amator sancte sensatorum semper cogitatuum, infunde unctionem tuum clemens nostris sensibus.

Tu, purificator omnium flagitiorum, Spiritus, purifica nostri oculum interioris hominis. Ut videri supremus genitor possit a nobis, mundi cordis quem soli cernere possunt oculi.

Prophetas tu inspirasti, ut præconia Christi præcinissent inclita. Apostolos confortasti, ut trophæum Christi per totum mundum veherent.

Quando machinam per Verbum suum fecit Deus cœli, terræ, maris, tu, super aquas foturus eas, numen tuum expandisti, Spiritus.

Tu animabus vivificandis aquas fœcundas. Tu adspirando da spiritales esse homines.

Tu divisum per linguas mundum et ritus adunasti, Spiritus. Idololatras ad cultum Dei revocas.

Magistrorum optime, ergo nos supplicantes tibi exaudi propitius, sancte Spiritus, sine quo preces omnes cassæ creduntur et indignas Dei auribus.

Tu, qui omnium sæculorum sanctos tui numinis docuisti instinctu, amplectendo spiritus, ipse hodie Apostolos Christi donans munere insolito et cunctis inaudito sæculis hunc diem gloriosum fecisti.

Tu, qui omnium sæculorum sanctos tui numinis docuisti instinctu, amplectendo spiritus, ipse hodie Apostolos Christi donans munere insolito et cunctis inaudito sæculis hunc diem gloriosum fecisti.


De l'Esprit Saint que nous assiste la grâce pour que nos cœurs deviennent son habitation, étant d'elle tous expulsés les vices spirituels.

Esprit Saint, lumière des hommes, chassez de notre âme les horribles ténèbres. Vous qui aimez toujours les pensées judicieuses, répandez votre onction avec clémence dans nos sens.

Vous Esprit purificateur de toutes les hontes, purifiez l'œil de notre homme intérieur, afin que puisse être vu par nous, le Père que seuls peuvent voir les yeux des cœurs purs.

Vous avez inspiré les Prophètes afin qu'ils célébrassent les louanges illustres du Christ, Vous avez réconforté les Apôtres, afin qu'ils portent à travers tout le monde le trophée du Christ.

Quand Dieu fit par son Verbe le ciel, la terre, la mer, vous, planant sur les eaux, vous avez étendu votre puissance, ô Esprit.

Pour vivifier les êtres. vous fécondez les eaux. Par votre souffle vous donnez aux hommes d'être spirituels.

Le monde divisé par les langues et par les mœurs, vous l'avez réuni, ô Esprit, vous rappelez au culte de Dieu les idolâtres.

Ô vous, le meilleur des maîtres, nous vous supplions donc, exaucez-nous favorablement, Esprit Saint, sans qui toutes les prières sont vaines, et indignes des oreilles de Dieu, nous le croyons.

Vous qui, dans tous les siècles, avez enseigné les saints par une impulsion de votre volonté, les entourant de l'Esprit ; aujourd'hui aux Apôtres du Christ donnant un présent inaccoutumé et inouï à travers les siècles vous avez fait ce jour glorieux.




[1] Dom Schuster, Liber sacramentorum IV, p. 180.

Réécouter la séquence : Sancti Spiritus adsit nobis gratia !


PENTECÔTE 2)

Lire la première partie de l'article...


La loi du Sinaï donnait au peuple juif sa constitution et l’établissait comme peuple sacré et sacerdotal. En ce jour, le nouveau peuple de Dieu connaît aussi sa propre fondation. Cette loi spirituelle donne au nouveau peuple de Dieu sa constitution, laquelle n’est pas d’abord législative et canonique mais consiste dans la vie de l’Esprit Saint. C’est le Saint-Esprit qui lui donne sa forme ultime.

La venue du Saint-Esprit, au jour de la Pentecôte, est un phénomène aussi grand dans l'économie divine du salut de l'homme que l'Incarnation du Verbe dans le sein de la Très Sainte Vierge. […] Le moyen par lequel le Saint-Esprit remplit sa mission purificatrice est l'Église Catholique qui est, essentiellement, un peuple réuni par le Saint-Esprit dans la foi en la victoire du Christ. [1]

La présence du Saint-Esprit dans l’Église est aussi nouvelle [à la Pentecôte] que celle du Fils de Dieu à l'Incarnation. […] La venue du Fils de Dieu et la venue du Saint-Esprit sont deux faits semblables, analogues, étant posé que le Verbe se tient uni substantiellement à la nature humaine, tandis que le Saint-Esprit est devenu, pour ainsi dire, l'âme qui donne la vie à toute l’Église. Le Saint-Esprit ne remplace pas le Christ mais la présence intérieure du Christ dans l’Église remplace sa présence extérieure. Sans le Saint-Esprit la religion chrétienne ne serait plus qu'un événement historique. Le Saint-Esprit nous conserve tout ce que Notre Seigneur a fait, tout ce qu'Il a dit. [2]

De même que le Verbe de Dieu est présent en l’homme Jésus-Christ par l’union hypostatique, ainsi le Saint-Esprit est présent dans l’Église. C’est par lui que le Christ est vivant en elle, et que se conserve ce qu’il y a établi. Sans le Saint-Esprit la religion ne serait qu’un phénomène culturel, et l’Église ne serait qu’un organisme social, purement humain. Or, tous les membres, toutes les articulations, toutes les communautés et toutes les hiérarchies qui forment et animent l’Église, vivent par le Saint-Esprit.
« Dans le corps physique, les membres divers sont maintenus dans l'unité par l'action de l'esprit, qui vivifie et dont le retrait entraîne la disjonction des membres. De même dans le corps de l'Église, la paix entre les divers membres se conserve par la vertu du Saint-Esprit. » [3]
« Ce que l’âme est au corps d’un homme, le Saint-Esprit l’est au corps du Christ qui est l’Église : ce que fait l’âme dans tous les membres d’un seul corps, le Saint-Esprit le fait dans toute l’Église. » [4]
Toutes les actions de l’Église, la Liturgie, les sacrements, la doctrine, les missions, tout est animé par le Saint-Esprit.



Il nous faut donc voir l’Église autrement que comme une institution sociale ou un appareil administratif. L’institution sociale est bien mal en point aujourd’hui, mais l’essentiel n’est pas là. Par les yeux de la foi, nous voyons au-delà.

L’Église ne se réduit pas à son aspect extérieur. Le Saint-Esprit y est toujours présent. Il est absent là où il y a l’erreur et le péché, mais il continue d’agir. Cette action n’est certes pas toujours évidente, mais le principe demeure : L’Église est là où agit le Saint-Esprit, et inversement. Il ne peut pas quitter l’Église, de même que le Verbe ne pouvait pas quitter la nature humaine du Christ, même sur la Croix. Notre vie chrétienne, la vie de nos familles, de nos communautés, la Liturgie que nous célébrons sont l’œuvre du Saint-Esprit.

Inversement, nous ne devons pas limiter l’œuvre du Saint-Esprit à notre univers personnel ou à notre petite communauté. Le Saint-Esprit est plus puissant que les divisions établies par les hommes. D’une manière qui ne nous est pas forcément évidente, le Saint-Esprit continue d’être présent partout dans l’Église. Mêlé à l’erreur et au péché - mais nous-mêmes, sommes-nous exempts de ténèbres ? - le feu du Saint-Esprit se diffuse dans tout le Corps mystique du Christ. En ce sens là - en ce sens-là seulement - la Pentecôte est permanente.
L’Église est toujours jeune, même si certaines institutions humaines sont vieillies.
C’est toujours dans l’Église que nous recevons la vie.




[1] Dom Anschaire Vonier, La victoire du Christ, c.13-14.

[2] Dom Anschaire Vonier, L'Alliance nouvelle et éternelle, c.6.

[3] Saint Thomas d'Aquin, Summa Theologica, II-II, 183, a2, ad3.

[4] Saint Augustin, Sermon 267,4.


PENTECÔTE 1)

Le nom de Pentecôte vient du grec πεντηκοντα, qui signifie ‘cinquante’. Dans l’Ancien Testament on célébrait par la fête de la Pentecôte la promulgation de la Loi sur le Mont Sinaï cinquante jours après la Pâque (cf. Ex 12 ; 19-20 ; 31). Cette Loi était comme la constitution du peuple hébreu et lui donnait son existence religieuse et politique.

Les Actes des Apôtres nous rapportent qu’en la fête de la Pentecôte qui suivit la Passion et la Résurrection de Notre-Seigneur Jésus-Christ, la première communauté chrétienne était réunie autour de la Vierge Marie et des Apôtres. En ce jour, la Pentecôte de l’Ancien Testament fut transformée en Pentecôte de la Nouvelle Alliance, de même la Pâque de l’Ancien Testament avait cédé la place à celle du Christ : une nouvelle Loi fut substituée à l’ancienne.


La Pentecôte, Lectionnaire de Cluny (ms. nouv. Acq. lat. 2246), XIe siècle
fol. 79 v, Bibliothèque Nationale de France, Paris



« Le cinquantième jour est mis en valeur dans les Écritures ; ceci non seulement dans l’Évangile, du fait de la venue du Saint-Esprit, mais aussi dans les livres de l’Ancien Testament. Après la célébration de la Pâque par l’immolation de l’agneau, on compte cinquante jours jusqu’au jour où la Loi, écrite par le doigt de Dieu, fut donnée à Moïse, le serviteur de Dieu, sur le Mont Sinaï : or dans les livres de l’Évangile il est déclaré expressément que ‘doigt de Dieu’ signifie le Saint-Esprit. Un évangéliste dit en effet : ‘C’est par le doigt de Dieu que je chasse les démons.’ (Lc 11,20) ; un autre dit de même : ‘c’est par l’Esprit de Dieu que je chasse les démons’. (Mt 12,28)
[…]
L’agneau est mis à mort, la Pâque est célébrée, et, après cinquante jour, la Loi de crainte est écrite par le doigt de Dieu. Le Christ est mis à mort, conduit à l’immolation comme une brebis, comme l’atteste Isaïe (Is 53,7), la Pâque véritable est célébrée, et, après cinquante jour, le Saint-Esprit qui est le doigt de Dieu, est donné pour la charité, à l’encontre des hommes qui cherchent leur propre avantage, et qui portent un joug pénible et un lourd fardeau, sans trouver de repos pour leurs âmes ; car la charité ne cherche pas son propre avantage. (1 Co 13,5) [1]

C’est par le doigt de Dieu que la Loi a été donnée le cinquantième jour après l’immolation de l’agneau, et le Saint-Esprit est venu le cinquantième jour après la passion de notre Seigneur Jésus-Christ. L’agneau a été mis à mort, la Pâque a été célébrée, cinquante jours se sont écoulés, la loi a été donnée. Mais cette Loi était une Loi de crainte, non une Loi d’amour ; pour que la crainte fût changée en amour, le juste a été tué ; le type de ce juste était l’agneau que les juifs mettaient à mort. Il est ressuscité ; et depuis le jour de la Pâque du Seigneur, comme depuis le jour de la Pâque de l’agneau immolé, on compte cinquante jours ; et le Saint-Esprit est venu, dans la plénitude de l’amour, non dans la peine de la crainte. Pourquoi cela ? Le Seigneur est ressuscité et a été glorifié pour envoyer le Saint-Esprit. » [2]



À la différence de l’ancienne Loi, la nouvelle n’est pas écrite sur des tables de pierre, mais dans le cœur des fidèles par le Saint-Esprit, selon ce que prophétisait Jérémie (31,33) : « Après ces jours-là, dit Yahvé : Je mettrai ma loi au dedans d'eux et je l'écrirai sur leur cœur. » Même si elle implique des prescriptions, la nouvelle Loi est essentiellement la grâce du Saint-Esprit, non un code juridique.
« Comme la Loi des œuvres fut écrite sur des tables de pierre, la Loi de la foi fut écrite dans le cœur des fidèles […] Quelles sont-elles, ces lois que Dieu lui-même a inscrites dans nos cœurs, sinon la présence même du Saint-Esprit ? » [3]


Au jour de la Pentecôte sont accomplies, et ne cessent de s’accomplir depuis lors, les paroles du Christ :
« Lorsque le Consolateur que je vous enverrai d'auprès du Père, l'Esprit de vérité qui procède du Père, sera venu, il rendra témoignage de moi. Et vous aussi, vous me rendrez témoignage. » (Jn 15,26)
« C’est lui qui me glorifiera. » (Jn 16,14)
Par les Apôtres et par l’Église, le Saint-Esprit rend témoignage au Christ et le glorifie. Tandis que sa Résurrection était restée le secret d’un petit cercle de disciples, que l’Église restait ignorée, que la première communauté chrétienne vivait dans la crainte, lors de la Pentecôte la victoire du Christ est rendue publique et proclamée par les Apôtres ; elle est confirmée par les miracles qu’ils accomplissent en son Nom.
En envoyant le Saint-Esprit, le Christ fait éclater la gloire et la puissance de sa Résurrection. La Pentecôte, comme toutes les fêtes de l’année liturgique, est donc bien une fête du Christ. Elle est la fête du Christ qui envoie le Saint-Esprit sur son Église et accomplit ainsi son Œuvre, jusqu’au dernier jour où elle sera achevée.