« Considérons comment il nous faut être en présence de la Divinité et de ses Anges, et quand nous nous tenons debout pour psalmodier, faisons en sorte que notre esprit concorde avec notre voix. »

Translatio

16 juin 2017

FESTUM CORPORIS CHRISTI


La fête du Très Saint Corps du Christ est la deuxième de ces fêtes de l’année (après celle de la Très Sainte Trinité), qui, instituées tardivement, n’ont pas pour objet un mystère particulier de la vie du Christ, mais une des richesses du Royaume de Dieu. En effet, après avoir parcouru le cycle des événements de la vie du Christ, depuis l’Incarnation (Noël) jusqu’à la descente du Saint-Esprit sur l’Église (Pentecôte), la Liturgie en célèbre maintenant le développement jusqu’au dernier jour du monde. Plus particulièrement, certains de ces mystères – dont celui de la présence eucharistique – font l’objet d’une fête spéciale, parce que l’Église, au cours des siècles, a voulu les honorer et manifester davantage. Ces fêtes, ont, dès lors, un caractère plus abstrait, plus dogmatique que celles du ‘Temporal’, et elles se réfèrent à l’ensemble de l’économie du Salut : elles ramassent ainsi toute la suite des événements historiques par lesquels notre Salut s’est accompli.


L’institution de l’Eucharistie (natale Calicis [1]) a déjà été commémorée le Jeudi Saint dans le cadre de la célébration de la Passion du Sauveur. Il n’est pas question de répéter cette commémoration. Ce que l’Église honore aujourd’hui par une solennité spéciale, c’est le mystère de la présence du Christ dans le sacrement de l’Eucharistie, le mystère du Christ tout entier en tant qu’il est présent dans ce sacrement. Or, ce mystère ne se réfère pas seulement à l’institution du Jeudi saint, ni à la seule Passion de Notre-Seigneur, mais à l’ensemble des mystères de notre Salut, à l’œuvre divine dans sa totalité, et donc à toute la suite des événements par lesquels elle s’est accomplie.

Ce sacrement se réfère tout d’abord, en effet, au mystère de l’Incarnation, déjà célébré dans le temps de Noël, parce qu’il contient réellement et identiquement le corps même de Jésus-Christ, celui qui a été conçu et est né de la Vierge Marie, comme on le chante dans l’antienne bien connue : Ave verum Corpus natum de Maria virgine. Les petites hymnes de l’Office divin ont la mélodie et la conclusion de celles des fêtes de Noël et de la sainte Vierge. La préface de la divine Liturgie est celle de la Nativité, et très souvent on chante le Kyriale IX, habituellement assigné aux fêtes de la sainte Vierge.

Ce sacrement se réfère aussi à la Passion et à la mort du Christ, qui nous communique sa vie après l’avoir offerte sur la Croix : « Le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis. […] Comme mon Père me connaît, je connais mon Père, et je donne ma vie pour mes brebis. » (Jn 10, 11-15) Le pain est consacré et converti au Corps du Christ, le vin au Sang du Christ. Ces deux consécrations distinctes font que le Corps et le Sang du Christ sont sacramentellement séparés sur l’autel, comme ils l’étaient physiquement sur la Croix. L’Eucharistie contient donc le Christ dans son état d’immolation [2], non pas de manière sanglante et physique, comme si le Christ souffrait et mourait de nouveau, mais de manière sacramentelle, c'est-à-dire selon la distinction symbolique des espèces du pain et du vin. Le Christ ne meurt plus, il ne souffre plus, ni dans son corps, ni dans son âme, mais le mystère de sa passion et de sa mort est mystiquement présent dans le sacrement, de manière invisible.

Ce sacrement se réfère enfin au mystère de la Résurrection du fait que ce Corps du Christ est celui qui est ressuscité, et qui demeure depuis lors immuable dans la gloire de cette résurrection. C’est pourquoi la vénération de ce sacrement a un caractère solennel et triomphant, semblable à celui du temps pascal dont on reprend, du reste, les Alléluias.


Ce Corps du Christ est non seulement glorieux, mais il se trouve au Ciel depuis l’Ascension. Sa présence sacramentelle sur terre n’enlève rien à sa présence glorieuse au Ciel. La consécration eucharistique ne change rien à l’immobile immutabilité du Corps du Christ dans la gloire du Ciel. Lors de cette consécration, le Christ ne quitte pas le Ciel pour venir sur terre par un déplacement physique. C’est le pain qui devient son Corps glorieusement présent au ciel. Tout le changement est du côté du pain et du vin qui se trouvent ainsi convertis dans une réalité qui est proprement au ciel. Cette conversion, appelée ‘transsubstantiation’, assure sacramentellement l’unité de la Liturgie de la terre et de la Liturgie du Ciel, ce qu’exprime admirablement la prière Supplices te rogamus :
« … Faites porter ces offrandes sur votre autel céleste,
en présence de votre divine Majesté ...
 »

Enfin, la présence eucharistique se réfère encore à la fête de la Pentecôte, car c’est le Saint-Esprit qui donne à l’Église d’accomplir l’œuvre du Christ, de l’étendre et de la communiquer à toute l’humanité. C’est par lui, par son opération, que les paroles consécratoires convertissent le pain au Corps et le vin au Sang du Christ : « Il devient le pain céleste par la descente du Saint-Esprit. », dit saint Jean Chrysostome [3].

Ce sacrement est aussi une proclamation de la résurrection finale et de la vie éternelle, comme l’a annoncé Notre-Seigneur :
« Si quelqu'un mange de ce pain, il vivra éternellement. » (Jn 6, 51) Saint Ignace d’Antioche appelle ce sacrement « remède d'immortalité, antidote destiné à nous préserver de la mort et à nous assurer pour toujours la vie en Jésus-Christ. » [4] « Nos corps, dit saint Irénée, qui participent à l'eucharistie, ne sont plus corruptibles, puisqu'ils ont l'espérance de la résurrection. » [5]

C’est donc bien l’ensemble du mystère du Salut qui est récapitulé dans l’Eucharistie, comme le dit saint Basile dans une de ses oraisons :
« Toutes les fois que vous mangez ce pain et que vous buvez ce calice, vous annoncez ma mort, vous confessez ma résurrection. Nous faisons donc mémoire, nous aussi, de ses souffrances salvatrices, de sa croix vivifiante, de son ensevelissement pendant trois jours, de sa résurrection d’entre les morts, de son ascension, de sa présence à ta droite, ô Père, ainsi que de son second, glorieux et redoutable avènement. » [6]

Que le Christ soit présent dans l’Eucharistie, comme sacrifié sur la Croix et glorieux tout à la fois, voilà ce qui nous indique le caractère proprement surnaturel et mystique de cette présence. C’est en l’oubliant, en la réduisant à une simple présence miraculeuse et physique, qu’on finit par éprouver des doutes et être troublé dans la foi. Les théologiens ont laissé sur ce point de savantes études [7], mais cette vérité est simple et accessible à tout chrétien ; les subtiles catégories métaphysiques ne sont pas nécessaires.


D’une part, c’est bien le corps Christ, né de la Vierge, mort et ressuscité, qui est réellement et substantiellement présent dans l’eucharistie, de manière aussi réelle et véritable qu’il l’était lors de sa vie terrestre, et que vous et moi sommes présent ici et maintenant au lieu où nous sommes.



D’autre part, cette présence n’est pas de nature physique, comme notre présence actuelle, où les parties de notre corps sont étendues et distinctes dans l’espace que nous occupons, et où nous sommes en un lieu unique et déterminé, et non ailleurs.

Ce n’est donc pas la même présence que celle que le Christ avait quand il vivait sur terre. Dans une présence physique les parties sont étendues dans l’espace, pars in parte. Notre corps physique ici présent est divisé en partie bien distinctes, étendues et localisées les unes à côtés des autres. Dans la présence eucharistique, le Christ est tout entier en chaque partie, et tout entier en chaque sacrement partout dans le monde où il est consacré. Cette présence, toute réelle qu’elle soit, est dite aussi ‘spirituelle’, car elle a les propriétés de la présence des esprits dans les corps, comme celle de mon âme qui est présente toute entière en toute partie de mon corps. Elle est donc ‘spirituelle’ au sens où le Corps de Notre-Seigneur est présent comme un esprit, substance non composée, simple et indivisible, est présent dans toutes les parties de ‘l’espèce’ du pain, et partout où se trouve ce sacrement. Cette présence est donc essentiellement surnaturelle. Rien à voir avec un miracle physique de déplacement local instantané. Ajoutons - mais ce n’est que répéter la même chose autrement - que la consécration eucharistique, acte d’ordre mystique et surnaturel, ne change absolument rien aux propriétés physiques ou chimiques du pain et du vin. La présence eucharistique n’est ‘visible’ qu’aux yeux de la foi.

Le Christ n’y vient pas par un déplacement local, comme s’il venait habiter dans le pain, à l’intérieur de l’hostie, tel un contenu dans un contenant. Il convient de dire dès lors que le Christ ‘est’ l’hostie, et non pas qu’il est ‘dans’ l’hostie. Le Christ est dans l’éternité et ne subit aucun changement du fait des messes qui se célèbrent, pas même selon le lieu. Voir ici une ‘descente’ physique du Christ sur terre, sur l’autel, serait donc tout à fait faux. Il ne s’agit pas non plus d’une transformation du pain dans son corps, comme l’eau fut transformée en vin lors du miracle de Cana. À Cana l’eau a été transformée dans un vin qui n’existait pas encore. Le vin a été produit par miracle à partir de l’eau. La matière de l’eau et devenue la matière du vin. La conversion eucharistique n’est pas du tout une production de ce genre, une production d’une chose à partir d’une autre. Le Corps du Christ n’est pas tiré du pain ! Il n’y a pas non plus anéantissement du pain, suivi d’une création du Corps. Ce corps du Christ existe déjà, bien évidemment. Il ne peut être créé à nouveau. Le Corps du Christ ne peut recevoir la couleur, la forme du pain, il ne peut être localisé comme l’est le pain. Il est désormais éternel et immuable.

Cette présence ne constitue donc pas une humiliation du Christ, un anéantissement de sa vie, une diminution de sa gloire, comme l’a été, pour sa sainte humanité, la Passion. La présence eucharistique est au contraire une présence spirituelle, surnaturelle, glorieuse. Cette gloire n’est visible qu’aux yeux de la foi, car en ce monde, la vraie gloire est invisible. Mais cette gloire n’en est pas moins réelle, car le Christ étend sa présence céleste à travers une présence sur terre qui est essentiellement divine. Ainsi, il prend possession de la terre, sans quitter le ciel.



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Mais la présence de Notre-Seigneur dans l’Eucharistie, si merveilleuse soit elle, n’est encore qu’un moyen, un instrument ; elle n’est pas une fin en soi. Le but de ce sacrement n’est pas de réaliser la présence du Christ, pour la laisser là, sur l’autel, comme un trésor offert à l’admiration de tous ; le but, la raison propre de ce sacrement, c’est la sainte communion des croyants. S’il y a présence réelle c’est pour la communion. Le but de la Liturgie est la louange de Dieu qui s’achève dans la communion de la divine Trinité. C’est en vue de cette union à Dieu par la communion au Corps et au Sang du Christ qu’il y a la présence eucharistique. Le tabernacle contient la ‘Sainte Réserve’, en vue de la communion des malades, du viatique qui doit être dispensé aux infirmes. Il n’y a pas si longtemps, on donnait la communion à la messe avec les saintes espèces que l’on venait d’y consacrer, et le tabernacle ne contenait que les hosties nécessaires à la communion des malades ou pour d’autres cas particuliers de communion en dehors de la messe. Un tabernacle qui ne s’ouvrirait jamais, contenant dès lors un sacrement qui ne servirait jamais et serait là seulement pour être adoré, manquerait à sa véritable raison d’être. Le but de l’Eucharistie n’est pas l’adoration, mais la communion.

La communion eucharistique réalise notre union au Christ, notre Dieu, et, par là-même, notre union à l’Église et à chacun des membres de l’Église. Nous voyons, une fois de plus, que l’Église n’est pas simplement une réalité juridique. Communiant à un seul pain, qui est le Christ, nous devenons un avec lui, et un avec tous ceux qui communient au même pain. « Puisqu'il n’y a qu’un seul pain, nous formons un seul corps, tout en étant plusieurs ; car nous participons tous à un même pain. » (1 Co 10, 17) « Ainsi nous nous unissons [ c’est-à-dire nous adhérons pour constituer une seule chose] les uns aux autres et avec le Christ » [8] « Si donc vous êtes le Corps du Christ, et ses membres, c’est votre mystère qui est posé sur la table du Seigneur ; c’est votre mystère que vous recevez » [9] « Le Christ passe en nous de ce monde à son Père, passons donc en lui, car, si nous sommes ses membres, nous sommes simultanément avec lui une seule personne et un seul corps. » [10]



L’Eucharistie est le signe et le principe de l’unité de l’Église et donc des chrétiens entre eux. Cette unité n’est pas sentimentale et profane, comme les amitiés superficielles du monde. Elle n’a pas besoin de s’exprimer par des manifestations bruyantes et spectaculaires, mais elle doit néanmoins se manifester et être visible. Elle se manifeste d’abord dans l’unité de la cérémonie liturgique, où chacun s’efforce de participer - au moins de manière intérieure – aux chants et prières prévues par la Liturgie, notamment à l’antienne et au psaume de communion, plutôt que de se renfermer dans une action de grâces ‘perso’, détachée de la prière commune de l’Église et des pensées qu’elle s’efforce de nous inspirer. La messe, la Liturgie, est infiniment plus qu’une ‘consommation’ privée pour recevoir des grâces, un exercice personnel de sanctification, un recueil de prières et de formules juxtaposées comme sur une carte de menu et que nous avons à accomplir chacun pour soi, étrangers les uns aux autres. C’est vraiment d’une œuvre surnaturellement sociale qu’il s’agit, une œuvre d’Église. Une fois celle-ci achevée, l’âme peut ensuite, forte de sa charité envers ses frères, se livrer sans entraves aux effusions de l’Esprit Saint et recueillir le fruit de l’union sacrée.


Cette unité de l’Église se manifeste enfin dans les relations concrètes d’amitié chrétienne que nous aurons les uns avec les autres après la Liturgie. N’insistons pas ; il suffit de relire la première épître aux Corinthiens. Si notre cœur est en accord avec notre pratique liturgique extérieure, nous retirons de l’Eucharistie une vie de charité qui fait de nos familles et de nos communautés des « Jérusalem – vision de paix », qui rendent le Christ visible sur terre. « C'est à cela que tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples, si vous avez de l'amour les uns pour les autres. » (Jn 13, 35)




[1] « Naissance du calice »

[2] « Continens ipsum Christum passum » - Saint Thomas d’Aquin, Somme Théologique, III, 73, a5, ad2.

[3] S. Jean Chrysostome, Sermon 45 sur S. Jean.

[4] S. Ignace d’Antioche, Lettre aux Éphésiens, 20, 2.

[5] S. Irénée, Contre les hérésies, 4, 18.

[6] Anaphore de la Liturgie de S. Basile.

[7] Pas seulement saint Thomas d’Aquin ; il faut mentionner aussi les théologiens monastiques de l’époque carolingienne.

[8] S. Jean Chrysostome, Commentaire sur la Ie épître aux Corinthiens. Οὑτῷ καὶ ἄλληλοις καὶ τῷ Χριστῷ συναπτόμεθα.

[9] « Si ergo vos estis corpus Christi et membra, mysterium vestrum in mensa dominica positum est : mysterium vestrum accipitis. » (Saint Augustin, Sermon 272)

[10] S.  Paschase Radbert, Liber de corpore et sanguine Domini, 22, 4 : « Transit ergo Christus in nobis de hoc saeculo ad Patrem, transeamus et nos in illo, quia cum illo simul omnes, si ejus membra connumeramur, una persona et unum corpus sumus. »