« Considérons comment il nous faut être en présence de la Divinité et de ses Anges, et quand nous nous tenons debout pour psalmodier, faisons en sorte que notre esprit concorde avec notre voix. »

Translatio

03 juin 2017

PENTECÔTE 1)

Le nom de Pentecôte vient du grec πεντηκοντα, qui signifie ‘cinquante’. Dans l’Ancien Testament on célébrait par la fête de la Pentecôte la promulgation de la Loi sur le Mont Sinaï cinquante jours après la Pâque (cf. Ex 12 ; 19-20 ; 31). Cette Loi était comme la constitution du peuple hébreu et lui donnait son existence religieuse et politique.

Les Actes des Apôtres nous rapportent qu’en la fête de la Pentecôte qui suivit la Passion et la Résurrection de Notre-Seigneur Jésus-Christ, la première communauté chrétienne était réunie autour de la Vierge Marie et des Apôtres. En ce jour, la Pentecôte de l’Ancien Testament fut transformée en Pentecôte de la Nouvelle Alliance, de même la Pâque de l’Ancien Testament avait cédé la place à celle du Christ : une nouvelle Loi fut substituée à l’ancienne.


La Pentecôte, Lectionnaire de Cluny (ms. nouv. Acq. lat. 2246), XIe siècle
fol. 79 v, Bibliothèque Nationale de France, Paris



« Le cinquantième jour est mis en valeur dans les Écritures ; ceci non seulement dans l’Évangile, du fait de la venue du Saint-Esprit, mais aussi dans les livres de l’Ancien Testament. Après la célébration de la Pâque par l’immolation de l’agneau, on compte cinquante jours jusqu’au jour où la Loi, écrite par le doigt de Dieu, fut donnée à Moïse, le serviteur de Dieu, sur le Mont Sinaï : or dans les livres de l’Évangile il est déclaré expressément que ‘doigt de Dieu’ signifie le Saint-Esprit. Un évangéliste dit en effet : ‘C’est par le doigt de Dieu que je chasse les démons.’ (Lc 11,20) ; un autre dit de même : ‘c’est par l’Esprit de Dieu que je chasse les démons’. (Mt 12,28)
[…]
L’agneau est mis à mort, la Pâque est célébrée, et, après cinquante jour, la Loi de crainte est écrite par le doigt de Dieu. Le Christ est mis à mort, conduit à l’immolation comme une brebis, comme l’atteste Isaïe (Is 53,7), la Pâque véritable est célébrée, et, après cinquante jour, le Saint-Esprit qui est le doigt de Dieu, est donné pour la charité, à l’encontre des hommes qui cherchent leur propre avantage, et qui portent un joug pénible et un lourd fardeau, sans trouver de repos pour leurs âmes ; car la charité ne cherche pas son propre avantage. (1 Co 13,5) [1]

C’est par le doigt de Dieu que la Loi a été donnée le cinquantième jour après l’immolation de l’agneau, et le Saint-Esprit est venu le cinquantième jour après la passion de notre Seigneur Jésus-Christ. L’agneau a été mis à mort, la Pâque a été célébrée, cinquante jours se sont écoulés, la loi a été donnée. Mais cette Loi était une Loi de crainte, non une Loi d’amour ; pour que la crainte fût changée en amour, le juste a été tué ; le type de ce juste était l’agneau que les juifs mettaient à mort. Il est ressuscité ; et depuis le jour de la Pâque du Seigneur, comme depuis le jour de la Pâque de l’agneau immolé, on compte cinquante jours ; et le Saint-Esprit est venu, dans la plénitude de l’amour, non dans la peine de la crainte. Pourquoi cela ? Le Seigneur est ressuscité et a été glorifié pour envoyer le Saint-Esprit. » [2]



À la différence de l’ancienne Loi, la nouvelle n’est pas écrite sur des tables de pierre, mais dans le cœur des fidèles par le Saint-Esprit, selon ce que prophétisait Jérémie (31,33) : « Après ces jours-là, dit Yahvé : Je mettrai ma loi au dedans d'eux et je l'écrirai sur leur cœur. » Même si elle implique des prescriptions, la nouvelle Loi est essentiellement la grâce du Saint-Esprit, non un code juridique.
« Comme la Loi des œuvres fut écrite sur des tables de pierre, la Loi de la foi fut écrite dans le cœur des fidèles […] Quelles sont-elles, ces lois que Dieu lui-même a inscrites dans nos cœurs, sinon la présence même du Saint-Esprit ? » [3]


Au jour de la Pentecôte sont accomplies, et ne cessent de s’accomplir depuis lors, les paroles du Christ :
« Lorsque le Consolateur que je vous enverrai d'auprès du Père, l'Esprit de vérité qui procède du Père, sera venu, il rendra témoignage de moi. Et vous aussi, vous me rendrez témoignage. » (Jn 15,26)
« C’est lui qui me glorifiera. » (Jn 16,14)
Par les Apôtres et par l’Église, le Saint-Esprit rend témoignage au Christ et le glorifie. Tandis que sa Résurrection était restée le secret d’un petit cercle de disciples, que l’Église restait ignorée, que la première communauté chrétienne vivait dans la crainte, lors de la Pentecôte la victoire du Christ est rendue publique et proclamée par les Apôtres ; elle est confirmée par les miracles qu’ils accomplissent en son Nom.
En envoyant le Saint-Esprit, le Christ fait éclater la gloire et la puissance de sa Résurrection. La Pentecôte, comme toutes les fêtes de l’année liturgique, est donc bien une fête du Christ. Elle est la fête du Christ qui envoie le Saint-Esprit sur son Église et accomplit ainsi son Œuvre, jusqu’au dernier jour où elle sera achevée.




« Dans le demi-cercle du tympan [de Vézelay], un Christ gigantesque apparaît. De ses mains ouvertes s’échappent de longs rayons qui viennent frapper les apôtres assis à ses côtés : c’est la descente du Saint-Esprit le jour de la Pentecôte. Il a paru singulier de voir les rais de feu partir du Christ lui-même, et non de la colombe symbolique, comme ce sera plus tard la tradition, et l’on s’est demandé s’il s’agissait bien réellement de la descente du Saint-Esprit. Aucune hésitation pourtant n’est possible, car, au XIIe siècle, la scène a été plusieurs fois figurée de la sorte. […]
Au commencement du XIIe siècle, il y avait à l’abbaye de Cluny, l’abbaye-mère de Vézelay, un lectionnaire orné de miniatures où la Pentecôte est représentée. […] Or, la descente du Saint-Esprit y est conçue comme à Vézelay : le Christ dans une auréole, les deux bras largement ouverts, envoie de ses deux mains des rayons de feu sur la tête des apôtres, et il dit : Ecce ego mitto Spiritum Patris mei in vos. »

Émile Mâle, L’art religieux au XIIe siècle, p.326-327



Le Christ avait quitté ses Apôtres de manière corporelle le jour de l’Ascension. Il revient vers eux le jour de la Pentecôte, mais de manière invisible.
« Il quittait ses apôtres corporellement, et simultanément, il venait spirituellement par le Saint-Esprit. » [4]
Dès lors sa présence n’est plus limitée à un confin de Palestine mais commence, par l’Église, à s’étendre à l’univers entier. Il est désormais présent partout, non seulement comme Dieu, mais comme homme ; non par les propriétés physiques de son corps, mais par son Église, par la prédication, la Liturgie, les sacrements, la vie intérieure dans les âmes sanctifiées.

Telle est la glorification du Christ par l’Esprit Saint, dont le récit des Actes des Apôtres nous indique les différents symboles :

« Tout à coup, il vint du ciel un bruit comme celui d'un violent coup de vent, qui remplit toute la maison où ils étaient assis. »
Un tel bruit indique un bouleversement, une nouveauté, un nouvel ordre de choses. Ce bruit est celui d’un souffle, d’un vent violent ; le vent a la propriété de mettre en mouvement, et d’envoyer des objets en toutes les directions : « Le vent souffle où il veut et tu entends sa voix ; mais tu ne sais d'où il vient, ni où il va » (Jn 3,8).
« Et ils virent paraître des langues séparées, comme de feu ; et il s'en posa une sur chacun d'eux. »
Un feu est communiqué à tous les disciples, personnellement.
Un troisième signe survient enfin, le miracle “des langues” :
« Chacun les entendait parler en sa propre langue. »

Ces trois signes extérieurs, le bruit, le vent, les langues de feu sont le signe d’une nouveauté intérieure : « Tous furent remplis d'Esprit Saint ». Les Apôtres avaient déjà reçu l’Esprit Saint de manière personnelle. Ils vivaient déjà dans la grâce du Christ. Ils avaient déjà reçu le pouvoir sacerdotal, l’ordre de célébrer l’Eucharistie en mémoire du Christ et de partir enseigner toutes les nations. Autrement dit, les éléments de la hiérarchie et de la vie de l’Église étaient posés.
Mais l’Église était encore cachée. Elle se réunissait secrètement, en silence, enfermée dans le Cénacle. Les Apôtres n’osaient pas prêcher. Les bases et les éléments de l’Église étaient posés mais elle ne vivait pas encore. Elle n’agissait pas comme telle, extérieurement. Elle n’était que la petite communauté de disciples du Christ, ignorée et méprisée, sans aucune vie publique.
À la Pentecôte elle commence à vivre par le Saint-Esprit. Les disciples reçoivent le Saint-Esprit, non pour leur sainteté personnelle, mais pour constituer l’Église. C’est l’Église qui en eux reçoit l’Esprit et qui devient vivante et agissante.

Alors les apôtres commencent à agir. Ils n’ont plus peur. L’Église ne se cache plus. De même que le vent met tout en mouvement et se répand partout, les apôtres commencent à prêcher et à répandre la ‘bonne nouvelle’, l’Évangile du Christ.
« L'Église qui, jusqu'à présent, vagissait comme en un berceau entre les murs étroits du Cénacle, ayant atteint son entière perfection, toute rayonnante de sainteté et de vérité, fait sa première apparition au monde. » [5]
Après cette première prédication une foule de nouveaux disciples se joint à eux. L’Évangile se répand comme le feu et les âmes brûlent d’une nouvelle ardeur. Le symbole du feu manifeste le mystère de la propagation du Salut par l’Église.
« Le feu sensible est, pour ainsi dire, partout présent, il illumine tout sans se mêler à rien, et tout en demeurant totalement séparé. […] On ne peut ni supporter son éclat ni le contempler face à face, mais son pouvoir s'étend partout, et là où il naît il tire tout à soi […]. Il régénère les êtres par sa chaleur vivifiante, il les éclaire par ses éclatantes illuminations, mais en soi, il demeure pur et sans mélange. Il a le pouvoir de décomposer les corps sans subir lui-même aucune altération. […] Son domaine s'étend partout, mais il ne se laisse enfermer nulle part, il n'a besoin de personne. Il s'accroît insensiblement, manifestant sa grandeur en toute matière qui l'accueille. Il est actif, puissant, partout invisible et présent. » [6]
Ainsi en est-il du Saint-Esprit. Le feu est le symbole de la vie divine communiquée aux hommes et de l’action du Saint-Esprit par l’Église.
Et cette Église parle toute les langues. Ce miracle des langues, qui est comme le cadeau de noces du Christ à son Église, annonce que cette Église est universelle et qu’elle parlera effectivement toutes les langues de ce monde, comme l’explique saint Augustin :


« Pourquoi le Saint-Esprit n’apparaît-il pas maintenant dans toutes les langues ? Mais si, il apparaît bel et bien dans toutes les langues ! Alors, en effet, l’Église n’était pas encore diffusée par toute la terre, au point qu’il y eût des membres du Christ parlant dans tous les peuples. Alors s’accomplissait en un seul peuple ce qui était annoncé pour tous.
Désormais le corps du Christ parle dans les langues de tous les hommes ; et ceux dont il ne parle pas encore la langue, il la parlera. L’Église croîtra jusqu’à prendre possession de toutes les langues. Quel n’est point l’accroissement [de cette Église] que vous avez abandonnée ! [7] Possédez avec nous ce qu’elle possède, afin d’arriver avec nous jusqu’où elle doit s’étendre. Je parle les langues de tous les hommes et j’ose bien te le dire. Je suis dans le corps du Christ, je suis dans l’Église du Christ ; si le corps du Christ parle désormais les langues de tous les hommes, moi aussi je suis de toutes les langues ; je parle grec, je parle syriaque, je parle hébreu, je parle les langues de tous les peuples, car je suis dans l’unité de tous les peuples. » [8]

Lire la suite de cet article : L'Esprit Saint manifeste le Christ dans l'Église.


[1] Saint Augustin, Lettre 55,29.

[2] Saint Augustin, Enarrationes super Psalmos, 90,2,8.

[3] Saint Thomas d'Aquin, Summa Theologica, I-II, 106, a1 citant saint Augustin.

[4] « Quia recedebat corporaliter, ac simul cum Spiritu Sancto, veniebat invisibiliter. » (Saint Thomas d’Aquin, Commentaire sur saint Jean 16, lectio 2)

[5] Dom Schuster, Liber Sacramentorum IV, p. 182.

[6] Denys l’Aréopagite, La hiérarchie céleste, 15,2 = PG 3,329 A-329 C.

[7] Saint Augustin s’adresse ici aux schismatiques.

[8] Saint Augustin, Enarrationes super Psalmos, 147,19.