« Considérons comment il nous faut être en présence de la Divinité et de ses Anges, et quand nous nous tenons debout pour psalmodier, faisons en sorte que notre esprit concorde avec notre voix. »

Translatio

10 juin 2017

SANCTA TRINITAS

Une des plus anciennes représentations occidentales de la Trinité
Psautier de Cantorbéry, début XIIIe siècle
L’Ancien Testament

L’homme Jésus

Le Messie
Le Fils

Le Saint-Esprit


LA TRINITÉ
 

Le Dogme


Une lecture dogmatique et spirituelle de l’Écriture

L’Esprit Paraclet
L’Esprit de Vérité
L’Esprit du Christ

L’iconographie de la Trinité


*  *  *

Autrefois l'Église romaine, tout comme les Églises d’Orient, célébrait la commémoration de tous les saints au jour octave de la Pentecôte. Mais vers le VIIIe siècle, la grande vigile nocturne du samedi des quatre temps étant suivie d’un dimanche sans Liturgie, cette solennité fut déplacée et finalement assignée au 1er novembre par Grégoire IV.
Déjà célébrée depuis plusieurs siècles comme fête votive [1], et étendue à l’Église universelle en 1334 par le Pape Jean XXII, la fête de la Sainte Trinité ne célèbre pas, à proprement parler, la Trinité elle-même, réalité divine aussi mystérieuse qu’omniprésente dans la Liturgie. En conclusion de l’octave de la Pentecôte, l’Église rend grâce pour sa connaissance et l’expression dogmatique du mystère trinitaire qui provient de l’action permanente en elle du Saint-Esprit. C’est proprement la définition dogmatique qui est l’objet de cette fête.

Ce dogme de la Trinité a été défini par les deux premiers conciles œcuméniques de Nicée et de Constantinople en 325 et 381. Avant et après ces conciles, de nombreux confesseurs de la foi ont subi exil et persécutions pour leur fidélité à ce dogme. L’hérésie qui niait la divinité du Fils et du Saint-Esprit trouva pour un temps refuge dans les peuples germaniques mais ceux-ci furent bientôt conquis à la foi orthodoxe. Dès lors l’Église a tenu pacifiquement cette vérité qu’aucun chrétien ne mettait plus en cause jusqu’à aujourd’hui. Les juifs et les musulmans ont toujours accusé les chrétiens de ce qu’ils considèrent comme une innovation contraire à la révélation strictement monothéiste faite à Moïse et aux prophètes et consignée dans la Bible. Les différents manichéismes mis à part, ce n’est qu’au XIXe siècle que sont nées en Amérique du Nord des sectes ‘chrétiennes’ non trinitaires.
Or, il se trouve qu’aujourd’hui, après plus de quinze siècles de fidélité, de nombreux ‘catholiques’ écartent ce dogme ou le trouvent sans importance. La confrontation des religions et les pratiques œcuménistes qui se sont développées au cours du XXe siècle ont conduit à une remise en cause générale des vérités fondamentales. On ne voit pas en quoi la distinction de trois personnes en Dieu pourrait apporter quelque chose aux rapports du chrétien avec Dieu et avec ses frères. Pour rendre ce dogme ‘acceptable’ il arrive qu’on lui donne une interprétation symbolique et pratique, comme une expression de la communion entre Dieu et les hommes.

Une simple définition ‘un seul Dieu en trois personnes distinctes’ ne dit en effet pas grand-chose à première vue. Les expositions scolastiques, procédant de l’unité divine à la Trinité des personnes pour l’expliquer par les opérations de connaissance et d’amour et les relations subsistantes, pour géniales qu’elles soient dans le maniement des notions métaphysiques, ne lèvent pas le voile du scepticisme actuel et donnent de la Trinité une vision bien abstraite. C’est que ces explications présupposaient une vision concrète, scripturaire, traditionnelle et vivante de la Trinité, jadis communément partagée par tous les chrétiens, mais qui hélas ne l’est plus aujourd’hui. C’est cette vision concrète, celle même de la Révélation historique, qu’il faut retrouver et restaurer.


L’Ancien Testament

Pour se révéler aux hommes, Dieu a commencé par se choisir un peuple qu’il a séparé des autres peuples païens, idolâtres et polythéistes pour la plupart, et qu’il a éduqué et formé au culte du seul vrai Dieu. Confronté constamment à l’idolâtrie, ce peuple devait être garanti contre elle par une doctrine monothéiste absolue et un ensemble de pratiques excluant toute compromission avec l’erreur, d’où l’interdiction stricte des images et la destruction totale des peuples vaincus livrés à des cultes idolâtres, d’ailleurs toujours plus ou moins immoraux. Une révélation de la Trinité, en un tel contexte n’aurait apporté que confusion, et la pastorale divine se soumet aux conditions de la faiblesse humaine. C’est pourquoi la Trinité est absente de l’Ancien Testament. Elle ne s’y trouve que sous forme de signes, de figures et de suggestions, qui n’apparaitront comme tels que plus tard, à la lumière de la Révélation chrétienne.
 
La Trinité de Ravenne
La révélation de l’Ancien Testament n’était ni complète ni définitive. La Trinité chrétienne est bien une innovation par rapport à la doctrine monothéiste de la Bible. Mais il faut savoir distinguer deux sortes d’innovations. Il y a des innovations contradictoires et destructrices, et des innovations qui perfectionnent, qui ne contredisent pas mais achèvent et complètent ce qui les précède. La Trinité chrétienne ne contredit pas la révélation de l’Ancien Testament, même si elle y apporte une innovation. Elle n’est en rien du polythéisme, pas même mitigé. Elle n’a rien à voir avec les triades de divinités gréco-romaines ou d’autres religions païennes.

Pour comprendre exactement la signification du dogme trinitaire il faut d’abord admettre l’inadéquation de notre pensée et de notre langage par rapport à Dieu. Dieu, tel qu’en lui-même est ineffable ; toute pensée sur Dieu, tout ‘nom divin’, c’est-à-dire toute dénomination choisie par l’homme pour désigner Dieu, sont forcément inadéquats. Il faut savoir gré à la scolastique d’avoir explicité avec un grand luxe de détail l’épistémologie des ‘noms divins’, et donné ainsi un achèvement critique à la théologie. Quand nous parlons de Dieu notre langage revêt des formes métaphoriques ou analogiques. Les termes de ‘personne’ et de ‘trois’ n’ont purement et simplement pas le même sens lorsqu’il s’agit de Dieu que lorsque l’on dit par exemple : ‘trois personnes sont dans cette voiture’. Les personnes divines ne sont pas trois réalités absolues et séparées, ni les spécifications d’une divinité universelle commune, ni les propriétés distinctes d’une substance commune. D’une part, chaque personne est purement et simplement identique à Dieu, sans aucune différence ; d’autre part chacune est absolument opposée et distincte de l’autre, ceci par simple opposition, non par différence de qualité ou de nature : tout ce qu’est et ‘possède’ le Père, le Fils l’est et le ‘possède’ également ; de même du Saint-Esprit.

Ces considérations abstraites, lorsqu’elles sont bien comprises, réfutent la plupart des objections, mais ne donnent pas du Dieu trinitaire une connaissance positive et vivante. Or, de fait et historiquement, c’est selon ce second mode, de façon éminemment vivante et concrète, que le Dieu trinitaire s’est révélé.


L’homme Jésus

Le Dieu trinitaire ne s’est pas révélé comme tel par mode d’énoncé abstrait, pas plus, du reste, que le Dieu unique de l’Ancien Testament qui, lui aussi, s’est révélé progressivement par ses actes et par les visions prophétiques tout au long de l’histoire d’Israël. Dieu ne violente par l’homme. Il agit conformément à sa nature. Une nouvelle révélation présuppose une préparation intellectuelle, affective, spirituelle, psychologique. Cela se voit très bien à travers le récit de de l’Exode, par exemple, où Moïse reçoit successivement des connaissances plus précises et plus complètes du ‘Dieu vivant’.

Dans le Nouveau Testament, Dieu s’est révélé par un homme, Jésus de Nazareth. Cet homme Jésus, suivant la constante pédagogie divine, ne se révèle lui-même que progressivement, davantage par des actes que par des paroles, et non par des paroles à signification évidente et claire, mais par des paroles le plus souvent mystérieuses, qui poussent à réfléchir, à chercher, demandent à être méditées longuement et soigneusement.

'Meditationsbild' de saint Nicolas de Flüe

Le Messie

Jésus se révèle tout d’abord comme étant le Messie annoncé par les prophètes, et, là encore, plutôt par des actes que par des paroles. Il garde un certain secret messianique afin d’éviter toute confusion, mais il pose aussi des faits qui rendent inévitable sa diffusion. Dès le commencement de son ministère il manifeste son caractère messianique dans ses actes, en particulier par ses miracles. Mais autant il pratique l’argument des faits, autant il se défie des paroles, de peur d’être compris de travers par des intelligences humaines et prévenues, à cause principalement de la compréhension ‘charnelle’ des juifs qui attendaient un messie politique et temporel.

Le Fils

À la révélation du Messie s’ajoute progressivement celle de son rapport intime et spécial avec Dieu comme Père. Pour cela il utilise le terme de ‘fils’, qui, certes, peut être employé en un sens large. Le Christ le reconnaît lui-même :
N'est-il pas écrit dans votre Loi : J'ai dit : Vous êtes des dieux ? Elle a appelé ‘dieux’ ceux à qui la parole de Dieu fut adressée. (Jn 10,34-35)
Mais Jésus utilise ce terme de manière tout à fait propre et spéciale et le texte grec le marque bien en faisant précéder systématiquement le nom de Fils par l’article ὁ - le Fils. Le Père le reconnaît explicitement comme Fils Unique et Bien-aimé au baptême et à la Transfiguration. Jésus se proclame lui-même comme étant le Fils de Dieu à trois reprises :
  • devant ses disciples à la confession de Pierre (Mt 16,13 20 ; Mc 8,27-50 ; Lc 9,18-22) ;
  • devant le peuple à l’occasion de la parabole des vignerons homicides (Mt 21,33-44 ; Mc 12,1 12 ; Lc 20, 9-19) ;
  • devant ses juges, en particulier les plus hautes autorités civiles et religieuses du peuple Juif (Mt 26,63-66 ; Mc 14,61-64 ; Lc 22,66-71).
Il révèle en conséquence à ses disciples le mystère de son unité avec le Père :
Nul ne connaît le Fils si ce n'est le Père, et nul ne connaît le Père si ce n'est le Fils. (Mt 11,27 ; Lc 10,21-22)
Mais c’est surtout son comportement, sa vie, qui manifeste un rapport très spécial avec Dieu le Père allant jusqu’à l’unité avec lui.
  • Il s’attribue un pouvoir égal à Dieu comme promulgateur d’une nouvelle Loi : « Moi je vous dis que… » (Mt 5,22 ; 28 ; 32 ;34 ; 44 ; Mc 10,4 ;12).
  • Il s’attribue le pouvoir de remettre les péchés, ce qui n’appartient qu’à Dieu (Mc 2,5-12 ; Lc 7,47-50).
  • Il s’attribue aussi un pouvoir judiciaire suprême (Mt 24,30; 31 ; Mc 13,21 ; Lc 21,27; 36), ainsi que celui de faire des miracles de lui-même (Mt 9,28 ; Mc.8,3 ; 4,39 ; Mt 8,5 13 ; Lc 7,14).
  • Il invite à tout quitter pour le suivre et à confesser son nom, ce dernier point étant vraiment le propre de Dieu (Mt 10, 32 ; 33 ; 37 ; 40 ; 19,29 ; Mc 8,34 ; 35 ; 10,29 30 ; Lc 14,26 ; 22,29 ;30) : aucun prophète ni envoyé de Dieu n’aurait osé réclamer cela pour lui-même.
À tous ces éléments, qui valent non seulement chacun en particulier, mais encore davantage par leur convergence, il faut ajouter les déclarations encore plus explicites de l’évangéliste saint Jean, témoin direct, dont voici quelques unes.
Jn 5,17-18 : « Il leur répondit: "Mon Père est à l'œuvre jusqu'à présent et j'œuvre moi aussi." Aussi les Juifs n'en cherchaient que davantage à le tuer, parce que, non content de violer le sabbat, il appelait encore Dieu son propre Père, se faisant égal à Dieu. »
Jn 10,30 : « Moi et le Père nous sommes un. » Jn 10,38 : « Croyez en ces œuvres, afin de reconnaître une bonne fois que le Père est en moi et moi dans le Père. »
Jn 14,9-11 : « Qui m'a vu a vu le Père. Comment peux-tu dire : Montre-nous le Père ! ? Ne crois-tu pas que je suis dans le Père et que le Père est en moi ? Les paroles que je vous dis, je ne les dis pas de moi-même : mais le Père demeurant en moi fait ses œuvres. Croyez-m'en ! Je suis dans le Père et le Père est en moi. »
À ces citations du Christ lui-même on pourrait aisément ajouter les textes des épîtres de saint Paul, de saint Pierre et de saint Jean. Ce dernier apôtre a spécialement écrit son évangile pour affirmer la divinité de Jésus-Christ :
Au commencement était le Verbe, et le Verbe était avec Dieu et le Verbe était Dieu. Il était au commencement avec Dieu. Tout fut par lui, et sans lui rien ne fut. [...]
Le Verbe était la lumière véritable, qui éclaire tout homme ; il venait dans le monde. Il était dans le monde, et le monde fut par lui. [...]
Et le Verbe s'est fait chair et il a habité parmi nous, et nous avons contemplé sa gloire, gloire qu'il tient de son Père comme Fils unique, plein de grâce et de vérité.



Jésus-Christ s’est révélé comme Dieu, non par une simple affirmation abstraite et soudaine, qui aurait renversé les esprits impréparés, mais progressivement, par des affirmations concrètes et des comportements pratiques, incluant à la fois sa divinité et sa distinction d’avec le Père. Il fallait en effet faire découvrir le Père à partir du Dieu de l’Ancien Testament, puis le Fils, et enfin l’unité du Père et du Fils. Affirmer la divinité et la distinction obligeait à des expressions mystérieuses, exigeant une véritable conversion intérieure des auditeurs. Comme nous allons le montrer, il reviendrait aux siècles chrétiens de traduire ce donné brut, factuel, de la foi et de l’Évangile, en termes plus rationnels, plus satisfaisants pour l’esprit humain toujours en quête d’intelligibilité.


Le Saint-Esprit

Plus délicate encore était la révélation du Saint-Esprit. Cette révélation a été commencée par Jésus-Christ, mais fut achevée par les apôtres.
Là encore, nous n’avons pas de déclaration abstraite et brusque, mais des expressions concrètes, de plus en plus nettes, qui font connaître le Saint-Esprit à partir de ses rapports au Père et au Fils, ainsi que de ses opérations dans l’Église et dans l’âme des chrétiens. Il est bien évidemment impossible de rapporter tous les textes, extrêmement nombreux. En voici quelques-uns parmi les plus importants.
Le Saint-Esprit est principe de connaissance, d’action et de vie intérieure :
Lc 12,11-12 : « Ne vous préoccupez pas de la manière dont vous vous défendrez, ni de ce que vous direz ; car le Saint-Esprit vous enseignera à l'heure même ce qu'il faudra dire. »
Jn 7,38-39 : « ‘Celui qui croit en moi, de son sein, comme dit l'Écriture, couleront des fleuves d'eau vive.’ Il disait cela de l'Esprit que devaient recevoir ceux qui croient en lui ; car l'Esprit n'était pas encore donné, parce que Jésus n'avait pas encore été glorifié. »
Jn 14,26 : « le Consolateur, l'Esprit-Saint, que mon Père enverra en mon nom, lui, vous enseignera toutes choses, et vous rappellera tout ce que je vous ai dit. »
Jn 15,26 : « Lorsque le Consolateur que je vous enverrai d'auprès du Père, l'Esprit de vérité qui procède du Père, sera venu, il rendra témoignage de moi. »

Le plus grand témoignage sur le Saint-Esprit est le mystère de la Pentecôte, raconté aux c. 2 des Actes des Apôtres, livre qui est comme l’Évangile du Saint-Esprit. Celui-ci se manifeste sous des symboles visibles, communique à la prédication des Apôtres une telle force de persuasion qu’ils commencent à entraîner à leur suite des milliers d’hommes. Et ceci ne cesse de se poursuivre par toute l’histoire de l’Église.

Le Saint-Esprit est au principe de tous les actes publics de l’Église. Les Apôtres énoncent ainsi leurs décisions : « Il a paru bon au Saint-Esprit et à nous de … » (Act 15,28 et suivants)
Il est aussi principe de la vie intérieure du chrétien. Ga 4,6 : « Et parce que vous êtes fils, Dieu a envoyé dans vos cœurs l'Esprit de son Fils, lequel crie : Abba ! Père ! ». Rm 5,5 : « L'amour de Dieu est répandu dans nos cœurs par l'Esprit-Saint qui nous a été donné. »
Ce rôle et cette puissance du Saint-Esprit, ainsi que ses rapports singuliers avec le Père et du Fils, en manifestent l’unité avec la distinction.


La Trinité

À tous ces textes se rapportant proprement au Fils et au Saint-Esprit dans leurs rapports précis, il faut ajouter les formules trinitaires, où les trois personnes sont énoncées ensemble.
La première est employée par le Christ lui-même :
« Allez donc, enseignez toutes les nations, les baptisant au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. » (Mt 28,19)
Ce nom trinitaire (le Christ ne dit pas ‘aux noms’ mais ‘au nom’) indique une seule réalité subsistante, et équipare les ‘trois’ sans poser aucune différence. Si le Fils et le Saint-Esprit étaient des créatures du Père, leurs noms pourraient-ils constituer un seul Nom ? Si le sacrement du Salut est conféré au nom de la Trinité, que peut-il signifier d’autre que la divinité elle-même ?
On trouve des expressions équivalentes chez saint Paul, par exemple celle-ci :
« Que la grâce de notre Seigneur Jésus-Christ, l'amour de Dieu et la communication du Saint-Esprit soient avec vous tous ! » (2 Co 13,13)


Le Dogme

Dieu, ineffable, et transcendant infiniment tout nom et tout concept, s’est ainsi révélé dans un langage humain, non par des propositions abstraites et des définitions dogmatiques, mais par les témoignages du Fils et du Saint-Esprit consignés dans les Écritures, et dont nous avons rapporté quelques uns des passages les plus importants.
Ne peut-on en rester là ? Pourquoi l’Église a-t-elle ajouté les définitions dogmatiques ? Pourquoi les théologiens ont-ils surchargé, comme il peut sembler, les saintes Écritures de leurs élaborations rationnelles ?
Tout a été révélé aux Apôtres. L’Église ne peut recevoir une nouvelle révélation, mais elle a la charge et donc le pouvoir de transmettre et de proclamer cette révélation. Avec cette transmission, une autre histoire commence. Toute société artistique, politique ou doctrinale, ne peut se maintenir et demeurer vivante que si elle possède son héritage fondateur, autrement dit sa tradition, de manière vivante, ne se contentant pas de conserver des documents ou des monuments de manière inerte et répétitive - un peu comme le fait l’archéologie -, mais en expliquant cette tradition, en en développant le contenu, en la donnant à assimiler par les générations successives. La vie de l’intelligence humaine exige qu’un texte fondateur soit expliqué, développé, explicité. Ceci vaut éminemment pour l’Église. La transmission d’une tradition ne peut se réduire à la répétition matérielle de formules, même si celles-ci sont divinement révélées. Le christianisme n’est pas une ‘religion du livre’ mais la religion de l’Esprit. C’est précisément le don de l’Esprit Saint à l’Église, sa présence vivante dans l’Église, qui garantit l’authenticité de cette tradition. Ceci vaut pour le dogme trinitaire comme pour tous les autres dogmes et il vaut la peine de s’y arrêter.

L’Écriture s’exprime dans une langue concrète et imagée et par des faits pratiques. Elle est liée à l’époque et à la culture du peuple hébreu et du christianisme primitif. La Révélation, adressée à l’humanité entière, a été immédiatement donnée aux apôtres qui étaient juifs, vivant dans le contexte hellénisé et romanisé du début de notre ère. La transmission à l’humanité entière ne peut évidemment se faire sans une certaine abstraction, un passage à l’universel et finalement une ‘traduction’. Il faut donc distinguer les vérités universelles destinées à l’humanité entière, de l’enveloppe concrète de la révélation historique. C'est à cette formulation universellement valable, plus dégagée du concret et des circonstances historiques, que tend l’expression dogmatique.

Ce genre d’élaboration ne va jamais sans que soit perdue quelque chose de la puissance évocatrice du concret et de l’image, sans que soient laissés de côté bien des éléments qu’une expression moins élaborée fournit tous ensemble. Ce qui est gagné en netteté, sera souvent perdu en richesse ; et c’est pourquoi, si développée que soit la formulation dogmatique, elle ne remplacera jamais l’Écriture ni ne lui sera totalement adéquate. La formule dogmatique est garantie infaillible et révélée, de par la présence du Saint-Esprit dans l’Église, mais elle n’est pas inspirée comme l’Écriture est inspirée.
Si l’on refuse cette signification réaliste du dogme, il faut réduire la révélation et le christianisme à un simple témoignage pratique, une orientation de vie plus ou moins indéterminée dans un esprit existentialiste. On finit par dissoudre le témoignage du Fils de Dieu et de son Église en un vague idéal humanitaire.

Le quadrilobe de la Création
miniature de 1220

Cette formulation dogmatique est progressive ; elle s'échelonne dans le temps. Elle n’a pas été faite une fois pour toutes, aux premiers jours de l’Église, par les Apôtres. Ce n’est pas au premier jour ni en une fois que s'est faite la formulation des articles de foi, mais au cours de la vie de l’Église, qui n’a pas un pouvoir révélateur, mais un pouvoir déclarateur.
Il est bien vrai que tous nos concepts sont terriblement déficients pour traduire la Vérité divine ; mais puisque Dieu a voulu les utiliser pour s'exprimer en vérité humaine, c’est assurément en soi un progrès qu’ils soient portés à leur perfection sur ce plan-là.
Le développement dogmatique est une manifestation de la vitalité de l’Église, comme le dit saint Vincent de Lérins au Ve siècle, dans son Commonitorium :
« Crescat igitur ... et multum vehementerque proficiat, tam singulorum quam omnium, tam unius hominis quam totius Ecclesiae, aetatum ac saeculorum gradibus, intelligentia, scientia, sapientia : sed in suo dumtaxat genere, in eodem scilicet dogmate, eodem sensu, eademque sententia ».
Donc, que croissent et que progressent largement l'intelligence, la science, la sagesse, celle de chacun et de tous, tant celle d'un seul homme que celle de l'Église tout entière, selon les âges et selon les générations, - mais à condition que ce soit exactement selon leur nature particulière, c'est-à-dire dans le même dogme, dans le même sens, et dans la même pensée.

Dans le cœur et la pensée de l’Église, au fur et à mesure des besoins de son enseignement, ce dépôt révélé, toujours intégralement présent comme contenu de foi, devient dogme peu à peu, par une explicitation de plus en plus étendue et distincte, par une "définition" de plus en plus précise.

Quant au mystère de la Trinité, ce processus de précision dogmatique apparaît dans les écrits des Pères jusqu’aux Conciles de Nicée et de Constantinople.
“La connaissance de Dieu, trine dans les Personnes et un dans son essence, marque le plus haut sommet de la science théologique et confère au peuple chrétien une perfection et une dignité si grandes qu'on peut bien dire qu'en ce dogme réside l'honneur, la gloire et le salut de l'Église.“ [2]
Le dogme permet de ‘lire’ les Écritures de manière vivante et concrète et non comme des documents ‘morts’. Encore une fois, le christianisme n’est pas ‘religion du livre’ mais religion du Dieu vivant, une religion ‘spirituelle’, c'est-à-dire animée par le Saint-Esprit, âme de l’Église. Il n’est pas une œuvre humaine mais une communion divine. Sans la Trinité, l’Église n’est plus qu’une société humaine et la religion un phénomène socio-culturel.



Une lecture dogmatique et spirituelle de l’Écriture

Si on lit l’Écriture de manière rabbinique, c'est-à-dire matérielle et littérale, on s’écarte de la Tradition vivante de l’Église. Le dogme trinitaire permet de ‘lire’ les passages de l’Écriture qui en sont la source.

L’Esprit Paraclet

Le chapitre XVI de saint Jean rapporte les paroles suivantes du Christ :
Si enim non abiero, Paraclitus non veniet ad vos. Si je ne m’en vais pas le Paraclet ne viendra pas vers vous.
Le terme de ‘paraclet’, transcrit du grec παράκλητος, est proprement intraduisible. Il signifie tout à la fois défenseur, intercesseur, consolateur, réconfort. Ce terme de paraclet résume toute l’œuvre rédemptrice du Christ sauveur et intercesseur auprès du Père, médiateur entre Dieu et les hommes : les ayant libéré du péché par son sacrifice, Jésus-Christ présente à Dieu leurs prières et leur communique les dons divins. Il est leur consolateur par son exemple et par la force de sa grâce. Ceci, nous le savons déjà par les autres textes évangéliques. Mais le Christ révèle ici une autre vérité : il existe un autre Paraclet, l’Esprit de vérité. Qui est-il ? Pourquoi faut-il un autre paraclet ? Jésus l’explique dans la suite :
Si autem abiero, mittam eum ad vos. Si je m’en vais je vous l’enverrai.
Le Christ va quitter ce monde et envoyer quelqu’un, l’autre Paraclet. Le Fils doit quitter ce monde et l’autre Paraclet doit lui succéder. Dieu a ainsi prévu le plan du Salut. Il y a deux temps, deux époques, deux âges : l’âge du Fils, le temps du Fils, le temps de la présence de Jésus-Christ sur terre ; puis le temps du Paraclet, l’âge de l’Esprit, qui commence à la Pentecôte.

L’Esprit de Vérité

Pour découvrir qui est cet Esprit, qui est cet autre Paraclet, le Christ énonce deux de ses fonctions : L’Esprit doit accuser le monde et il doit enseigner les croyants. Le Paraclet a pour fonction d’enseigner.
Adhuc multa habeo vobis dicere : sed non potestis portare modo. J’ai encore beaucoup de choses à vous dire, mais vous ne pouvez pas encore les accepter.
Les apôtres ne peuvent pas recevoir maintenant la totalité de la Révélation du Christ. C’est le Saint-Esprit qui les enseignera et qui leur transmettra la totalité de la Révélation.
Spiritus veritatis, docebit vos omnem veritatem. L’esprit de vérité vous enseignera toute la vérité.
La Révélation totale et complète sera l’œuvre du Saint-Esprit. Comment enseignera-t-il ? Est-il un autre messie ? Va-t-il y avoir un autre envoyé de Dieu ?
Il n’y a qu’un messie, il n’y a qu’un envoyé de Dieu, Jésus-Christ. Le Saint-Esprit n’est pas un nouveau messie. Il enseigne, mais autrement. Au lieu de le faire objectivement, c'est-à-dire par la prédication orale, par la parole extérieure, comme l’avait fait le Christ, le Saint-Esprit révélera aux Apôtres par une parole intérieure, par inspiration. Les Apôtres, en particulier saint Pierre, saint Jean, saint Paul, recevront intérieurement une révélation, qui n’est pas contenue dans les paroles du Christ, ou bien qui s’y trouve déjà en germe et demeure encore inconnue et incomprise.

L’Esprit du Christ

Non loquetur a semetipso. Il ne parlera pas de lui-même.
Le Christ lui-même avait dit : "Mea doctrina non est mea. Ma doctrine n’est pas la mienne." Le Christ n’est pas l’auteur de sa doctrine, car il ne fait que transmettre ce qu’il reçoit du Père. De même, le Saint-Esprit ne parle pas de lui-même, car il transmet ce qu’il reçoit du Père et du Fils. Le Paraclet ‘entendra’, non pas comme un homme qui écouterait un discours pour le répéter, mais comme celui qui reçoit la plénitude du mystère divin dans sa procession éternelle. Le mystère du Père est donné, communiqué au Saint-Esprit par le Fils. Et le Saint-Esprit ‘traduit’ ce mystère ineffable en langage humain, dans des concepts humains, et le communique à l’intelligence des apôtres.
Ille me clarificabit ; quia de meo accipiet, et annuntiabit vobis. Il me glorifiera, car il recevra de moi et vous l’annoncera.
Le Saint-Esprit communiquera aux Apôtres, de manière toute intérieure, ce que le Fils de Dieu ne leur a pas manifesté.

Voilà ce que donne une lecture spirituelle de l’Évangile, c'est-à-dire une lecture guidée par le Saint Esprit qui nous donne accès au mystère du Père par le Fils.
Le Christ est monté au ciel et continue son œuvre par le Saint-Esprit. De même que le Saint-Esprit procède du Père et du Fils, l’œuvre du Père et du Fils se réalise par le Saint-Esprit. De même que le Saint-Esprit achève la Trinité, il achève l’œuvre du Salut. L’Église est le Corps du Christ par le Saint-Esprit. C’est par le Saint-Esprit encore que l’Église est l'épouse du Christ et que les sacrements sont les instruments du Christ.
Le Fils ne cesse d’envoyer le Saint-Esprit par qui il est présent en nous et il nous fait entrer dans le secret du Père. Le Père nous est immédiatement accessible par son Fils unique dans son Saint Esprit, qui est avec lui une seule substance, et ainsi, l’homme atteint Dieu lui-même par Dieu lui-même.
C’est par ce ‘mouvement’ éternel du Père par le Fils dans le Saint Esprit que nous vivons et c’est dans le Saint-Esprit que nous retournons à Dieu par le Fils.



L’iconographie de la Trinité

L’Ancien Testament, nous l’avons vu, interdit toute représentation imagée de la divinité. Qu’en est-il maintenant ?
Cette prohibition demeure pleinement en vigueur, car la divinité est effectivement irreprésentable. La Trinité n’est concevable qu’à travers l’Incarnation de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Le Père n’est connu que par le Fils. La génération du Verbe est impossible à représenter. Une image sacrée ne peut représenter que des événements historiques et des personnes visibles, car la divinité et les mystères de l’au-delà échappent à toute connaissance sensible. Et c’est les rabaisser que de les réduire à nos conceptions imaginaires. Puisque le Verbe s’est fait homme, il a désormais un visage qui peut être représenté, et c’est dans ce visage que l’on peut « voir le Père ». Il n’y pas de place pour l’imagination. L’image doit correspondre au texte sacré ou à la vie d’un saint. Des images du Père ne peuvent qu’être fausses. Il en est de même du Saint-Esprit qui ne peut être représenté comme tel, mais seulement par des événements sacrés comme le Baptême du Christ ou la Pentecôte.

Vouloir représenter le mystère divin lui-même conduit à des anthropomorphismes déformants (le Père comme un vieillard à barbe blanche…) [3]. Si l’on veut représenter l’Incarnation, il faut représenter des faits sacrés historiques : l’annonciation à la Vierge ou la naissance à Bethléem. La célèbre icône trinitaire de Roublev (mais qui n’est pas unique et ne fait que reprendre un modèle traditionnel) représente immédiatement un fait historique révélé, l’hospitalité d’Abraham, et seulement en conséquence la Trinité dont ce fait historique est une figure.

Sur l'iconographie en général et son fondement doctrinal, voir notre article : Les Icônes.
Sur l'iconographie de la Trinité, voir : L'objet de l'icône : la Vérité.


[1] Composée par Alcuin dès le temps de Charlemagne, la messe votive de la Très Sainte Trinité, fixée au lundi, se diffusa dans toute la Chrétienté aux alentours de l'an mil, notamment sous l'impulsion de mystiques tels que sainte Hildegarde de Bingen (1098-1179), qui relate ses visions trinitaires dans son Scivias.

[2] Dom Schuster, Liber sacramentorum V, p.92

[3] En Occident, les premières images de la Trinité s'écartant de la tradition biblique ne semblent pas attestées avant le second millénaire. Encore illustrent-elles ordinairement le psaume 109 et son verset exprimant la génération du Verbe (c'est le cas de l'image ci-dessus). Le Père y est représenté sous les traits exacts du Fils incarné, conformément à cette parole : "Celui qui me voit, voit le Père." Ce n'est qu'au XIIIe siècle qu'apparaissent les premières "Trinités triandriques" et "trifrons" qui foisonneront aux siècles suivants.